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John Dewey : L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine

mardi 12 septembre 2017, par Florian Forestier

L’influence de Darwin sur la philosophie, et autres essais de philosophie contemporaine [1] est constitué d’un ensemble d’essais regroupés et réorganisés selon les œuvres complètes de l’auteur. Dewey pose d’entrée de jeu que la philosophie de son époque a pour caractéristique d’être en transition et en reconstruction, situation à laquelle il juge la forme du recueil particulièrement adaptée. La pensée de l’auteur circule ainsi au gré des essais entre différents massifs (empirisme, idéalisme néo-kantien, marxisme, etc.) et aborde un certain nombre de questions qui paraîtront particulièrement actuelles aux lecteurs de philosophie contemporaine. Au sein de cette constellation, il s’agit pour Dewey d’élaborer et inscrire un moment pragmatiste, le pragmatisme n’étant pas d’abord à comprendre comme une doctrine mais comme une disposition, une « révolte contre l’habitude intellectuelle consistant (…) à tout ranger dans des casiers délimités. » [2]. Cette conception du pragmatisme invite ainsi à éviter les définitions trop strictes, à considérer volontairement celui-ci de façon vague comme une attitude de pensée participant d’un mouvement général de reconstruction intellectuelle. L’enjeu principal de l’adoption d’une telle attitude, précise l’auteur, est de confronter les philosophies aux tendances sociales et intellectuelles contemporaines (méthode expérimentale, sciences sociales, individualisme en art, lettres, naturalisme) et, ce faisant, de les conduire à adopter la « monnaie intellectuelle courante ».

L’influence de Darwin sur la philosophie

Essai inaugural du recueil, « L’influence de Darwin sur la philosophie » invite les philosophes à prendre la mesure de la révolution intellectuelle que constitue l’œuvre de Darwin, révolution dont les répercussions outrepassent les seules sciences naturelles et se font sentir dans une remise en cause globale des concepts et catégories à travers lesquels nous comprenons le monde. L’association des concepts d’origine et d’espèces bouleverse en effet selon l’auteur une conceptualité millénaire en renversant le primat ontologie du fixe et de l’éternel sur le mouvant. La logique de la connaissance, la théorie sociale, l’éthique et la morale sont du même coup « chamboulées ».

Comme le rappelle Dewey, la philosophie a commencé par comprendre la vie comme unité d’une multiplicité : à la fois l’unité individuelle de l’organisme et l’unité spécifique de différents organismes. Le concept d’eidos, qui porte la trace de cette inspiration, serait devenu ensuite la clef de voute de la compréhension de la connaissance, toute chose ayant à être envisagée sous l’horizon de l’eidos et connaître signifiant accéder à la contemplation intellectuelle du fixe au delà du mouvant. Un premier renversement de cette conception est certes advenu avec la mathématisation galiléenne (la physique ne vise plus la compréhension intellectuelle de l’essence mais la mesure du changement), mais c’est bien Darwin qui lui a donné le coup de grâce : le domaine du vivant est en effet beaucoup plus lié à celui de la réflexion politique, sociale, morale… Ainsi, écrit Dewey, Darwin a bel et bien « affranchi la nouvelle logique en lui permettant de s’appliquer à l’esprit, à la morale et à la vie » [3] : il s’agit en conséquence d’enquêter d’une manière générale sur la portée d’un tel renversement.

De l’absolu au spécifique

La connaissance porte désormais d’abord sur la manière dont les choses se font. Le concept de causalité, le sens de la justification, de l’explication, du caractère explicatif de l’explication, sont eux aussi mis en question dans cette évolution. La prétention philosophique à la détermination de principes est elle-même contestée. Est-il même nécessaire de fonder la connaissance ? De légitimer le savoir ? N’est-ce pas plutôt chaque fois une question de contexte, de degré, d’exigence spécifique ? La mise à bas de « l’absolu philosophique » conduit en effet selon l’auteur à autonomiser le champ des sciences régionales, à faire passer d’une enquête sur les origines et les finalités absolues à une réflexion sur les origines et finalités spécifiques.

L’abandon des principes et critères transcontextuels menace tout aussi bien d’ailleurs, notons-le, les prétentions des idéalismes que des matérialistes dès lors que ceux-prétendent (comme le fait le marxisme selon l’auteur [4]) proposer un point de vue explicatif global. La philosophie n’est en tout cas plus aux racines de l’arbre de la connaissance : elle est plutôt amenée à devenir une méthode de localisation et d’interprétation des nœuds et conflits théoriques les plus sérieux. Si elle ne se superpose plus à la science, elle ne doit pas non plus en divorcer, que ce soit en prétendant posséder un champ d’objets et de problèmes spécifiques ou en cherchant à en singer les méthodes. Il ne s’agit plus, insiste Dewey, de chercher des distinctions absolues (entre ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui est vraiment, ce qui n’est qu’illusion), mais bien de revenir aux questions locales.

Il faut bien comprendre cependant qu’une telle perte de point fixe ne conduit en rien au relativisme : il y a bel et bien des choix meilleurs que d’autres, des biens, des maux… Il serait absurde de dire que tout se vaut alors que nous vivons précisément en distinguant, en évaluant, faisant des choix, cherchant le mieux, que cette capacité à interroger et à discriminer est partie-prenante de notre rapport au monde. Un certain nombre de choses n’ont en d’autres termes tout simplement pas besoin d’être justifiées parce qu’elles constituent la base de nos projets de connaissance, de société, participent du vivre même, insiste Dewey. Il s’agit en d’autres termes de comprendre la logique de la pratique elle-même, en tant que dimension vitale. Comment la raison peut-elle guider la morale ? L’intelligence guider la vie ?

Proposer une description réaliste de la fonction de connaître

Plusieurs essais sont dédiés à proposer une meilleure compréhension du concept de connaissance [5]. La question des conditions de possibilité de la connaissance est le plus souvent mal posée, souligne à ce sujet l’auteur. Il n’y a pas vraiment de sens par exemple à partir d’un monde décomposé en qualia, indices, etc., pour comprendre ensuite la possibilité de la connaissance sur sa base. Il faut au contraire, une fois encore, se placer au sein de l’acte vital cherchant la connaissance.

La décomposition d’une expérience en qualités premières, secondes, données sensibles, prend contextuellement sens au sein de ce mouvement. Je ne perçois pas la rose à partir de la multiplicité de ses pétales, ni ceux-ci à partir de leur couleur, de leur odeur, etc. Il est fondamental en d’autres termes de ne pas confondre l’expérience et la perspective psychologique sur l’expérience : on se trompe en partant de perspectives déjà prédéterminées au lieu de décrire effectivement ce qui se passe. La psychologie implique en effet de prendre un certain point de vue sur l’expérience, d’en sélectionner certaines dimensions et propriétés par rapport à d’autres, elle n’est donc pas une théorie de l’expérience. Le terme expérience ne désigne précisément pas l’esprit ou état mental et implique en tant que tel un certain réalisme. Le pragmatisme se caractérise par le refus d’une compréhension subjectiviste de l’expérience qui est bien plutôt envisagée, dans des termes parfois assez proches des travaux actuels de Jocelyn Benoist, dans une perspective contextualiste. Le pragmatisme n’isole pas non plus la connaissance de ce en quoi et par quoi elle se développe, croyances, passions, etc. Elle est même d’une certaine façon « une excroissance humaine et pratique de la croyance » [6].

Vérité et réalité

Les concepts de vérité et de réalité constituent un autre sujet de réflexion. Là aussi, il faut comprendre avant tout que « Vérité et fausseté ne se présentent elles-mêmes comme des faits significatifs que dans des situations dans lesquelles des significations spécifiques et les expériences d’accomplissement ou de non accomplissement dont elles ont déjà fait l’objet sont intentionnellement comparées et distinguées en référence à la question de la valeur (...) » [7] « (…) le critère de la vérité ou de la fausseté d’une signification (…) réside à l’intérieur et non à l’extérieur des relations de la situation » [8]

Les conceptions philosophiques de la connaissance se sont selon l’auteur élaborées par des généralisations à partir de situations empiriques particulières, en particulier les expériences de déception. Il en résulte une majoration du statut de l’erreur, considérée comme anomalie fondamentale dont la théorie doit rendre compte. Comment l’erreur est-elle possible ?, demande classiquement la philosophie. L’erreur ne peut être dans les choses, elle est donc liée à l’individu. Dès lors, comment la connaissance est-elle possible ? Un tel cheminement est d’emblée ancré dans des situations spécifiques qui ne peuvent en fait servir de fil conducteur à une théorie de la connaissance. D’ordinaire au contraire, il n’y a justement pas de mystère de la correspondance de la pensée aux choses. Il faudrait bien plutôt dès lors considérer de manière générale comme connaissances les situations dans lesquelles nous sommes conscients que des choses en indiquent d’autres et où nous faisons un effort pour régler les significations attachées à des choses . La distinction de la problématique de la vérité et de la problématique de la réalité est dans ce contexte amenée et défendue de manière convaincante. Là encore, Dewey substitue à la question de la fondation des propositions vraies la question du rapport qu’on a à celles-ci. Les propositions vraies ont pour fonction de normer le rapport à l’expérience et non de fournir une représentation de la réalité.

On soulignera dans ce même contexte l’analyse proposée par Dewey de la question de la vérité des jugements portant sur le passé (voire, un passé qui précède toute vie), qui est pour lui une fausse question : un jugement porte en effet sur un événement passé, pas sur des choses. Ce qui est vrai ou faux, c’est le fait que telle ou telle chose se soit passée, qu’à tel moment, l’univers ait eu tel configuration, etc. Ces évènements passés ont par ailleurs laissé des traces présentes à partir desquelles on formule des jugements sur eux. Il ne faut pas en d’autres termes confondre le contenu du jugement et sa référence, ce à partir de quoi il est construit, le contexte et la fonction du jugement

De l’exacerbation du conflit à sa réinterprétation pragmatique

Le débat avec Bradley enfin est très instructif pour mieux appréhender le sens et l’objet du pragmatisme dans son opposition à un idéalisme qui apparaît à ce titre comme son principal adversaire théorique. L’idéalisme de Bradley a le mérite d’être très conséquent, et en même temps d’exposer très bien ce qui constitue selon Dewey l’impasse de tout idéalisme. Pour Bradley, explique Dewey, il n’y a ni expérience brute, ni expérience de signification qu’il faudrait recoudre. Les choses que nous expérimentons ont d’emblée une certaine signification. L’expérience est en elle-même habitée d’une tension, d’une tension, d’une discordance entre l’existence et la signification : la fonction de connaissance est alors responsable de la dégradation de la réalité en apparence.

Mais Bradley cherche la résolution de cette tension dans son exacerbation. Son idéalisme conduit ainsi à exacerber une modalité particulière de la pratique théorétique et à absolutiser la tendance de la connaissance à chercher ses fondements. Selon Dewey, la métaphysique n’est rien d’autre que la maladie liée à cette exacerbation qui conduit à transformer en contradiction insurmontable la tension qui habite l’activité théorique. Il s’agit bien plutôt selon lui de reconduire cette tension à son effectuation dans la pratique, de passer de la conception soulignant le conflit, la contradiction, entre signification et réalité, à une conception permettant un « relâchement du lien qui les unit », et une appréhension dynamique de leur écart au sein d’une recherche d’ajustement. L‘activité théorique devrait plus simplement être considérée comme la forme que prennent certaines activités pratiques après s’être collisionnées ; elle est la résolution d’une tension, d’un désajustement partiel, et non son absolutisation.

Pour conclure

La lecture de cette collection d’essais donne en conclusion un aperçu de la finesse des analyses de Dewey et de son style, de leur actualité, de la façon aussi dont son pragmatisme a pu s’imposer comme une des options les plus fortes de la philosophie du XXe siècle en irrigant des œuvres diverses (dont encore, récemment, celle de Putnam). Tous les intérêts et champs d’intervention de l’auteur ne sont certes pas également représentés, et d’autres lectures seront nécessaires pour prendre par exemple la mesure de l’impact immense de la pensée de Dewey sur la pédagogie, sur ses nombreuses effectuations institutionnelles dans des programmes de réformes scolaires aux Etats-Unis aussi bien qu’en URSS.

Rien ne nous oblige non plus enfin à adhérer à toute la théorie de la connaissance de Dewey, si élégante soit-elle, et à rejeter comme exacerbation maladive la pulsion philosophique visant à rechercher légitimation et fondement. La philosophie classique allemande propose par exemple une autre lecture de cette pulsion au sein de la systématique de ses auteurs. De la même façon, un important courant épistémologique contemporain, d’inspiration kantienne, défendu par des auteurs aussi divers que Pierre Kerzsberg, Jean Petitot, Jean-Michel Salanskis ou Michel Bitbol, insiste sur les spécificités des formes de théorisation sous-tendant la physique moderne et contemporaine. Celle-ci pourrait en effet bien présupposer une théorie du rapport à la vérité et une pensée de l’objectivation impliquant en elle un moment transcendantal, sinon idéaliste. La philosophie pragmatico-transcendantale défendue par Michel Bitbol semble en particulier une bonne façon de se situer dans la continuité de la problématique de Dewey de l’assouplissement praxiques et dynamiques des conflits de la raison sans sacrifier pour autant les acquis de la posture transcendantale.

Notes

[1John Dewey, L’influence de Darwin et autres essais de philosophie contemporaine, Trad. de l’anglais (États-Unis) par Lucie Chataigné Pouteyo, Claude Gautier, Stéphane Madelrieux et Emmanuel Renault. Édition publiée sous la direction de Claude Gautieret Stéphane Madelrieux, Paris, Gallimard, 2016

[2p. 16

[3p. 25

[4Dewey reconnaît l’importance d’une prise en compte des contextes économiques et sociaux, mais refuse de vider la pratique d’elle-même en subordonnant totalement sa compréhension à celle de ces contextes. Lui même note que l’absolutisation d’un ordre du monde accompagne les ordres sociaux figés qu’elle contribue à légitimer. Au contraire, le développement de l’industrie et de la mécanique appelle la science à la compréhension des actions et modifications possibles du réel plutôt qu’à la contemplation de son essence. La dissolution des garants transcendants de l’ordre social, son évolution vers les ajustements contractuels, favorisent le doute et enquête plutôt que la déduction inflexible d’une vérité a priori.

[5L’histoire de la philosophie est en effet aussi selon Dewey l’histoire d’un mouvement par lequel l’acte théorique est peu à peu décanté, par lequel la théorie apprend d’une certaine façon ce qu’elle peut et ne peut pas faire. Avec le pragmatisme, la philosophie revient d’une certaine façon au principe socratique, mais équipée d’une multitude de méthodes spécifiques

[6p. 171

[7p. 96

[8p. 105

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