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Entretien avec Bruno Pinchard : Autour de "Philosophie de l’Initiation" (Partie I)

lundi 20 mars 2017, par Thibaut Gress

Professeur de philosophie de la Renaissance et de l’âge classique à l’Université Lyon III, Bruno Pinchard est un auteur inclassable ; excellent connaisseur des pensées médiévale, renaissante et classique, il a ouvert de nombreuses voies de recherche, aussi bien vers les mathématiques avec René Thom que vers la pensée traditionnelle et symbolique en se laissant guider par Dante, Rabelais et Nerval. A la faveur de la parution de son dernier ouvrage, Philosophie de l’initiation, nous avons souhaité l’interroger sur sa conception de la philosophie, de la maçonnerie, et des liens entre les deux. Nous le remercions de la rapidité de ses réponses, et de la disponibilité dont il a fait preuve pour cet entretien.

Propos recueillis par Thibaut Gress.

Actu-Philosophia : Bruno Pinchard, vous venez de publier un ouvrage cherchant à mêler philosophie et initiation maçonnique, chose fort rare dans le monde de l’édition. Cette Philosophie de l’initiation [1] envisage en effet le sens de l’initiation à partir d’une réflexion sur les limites de la raison et expose celles-ci à travers des auteurs de la tradition philosophique, notamment Descartes, Spinoza ou encore Nietzsche. « La philosophie, écrivez-vous, est constitutive, la maçonnerie est eschatologique. (…). Je veux dire que la philosophie se tient au centre de la raison, mais que la maçonnerie travaille exclusivement aux limites de la raison, ce qui ne veut certainement pas dire qu’elle s’abandonne à l’irrationnel. Mais elle règne sur cet instant où la raison devient une question pour la raison. C’est pourquoi le maçon n’est pas au centre de la raison, mais, comme disent nos rituels, « au centre du cercle ». » [2]

Avant de rentrer dans le détail de cet intrigant ouvrage, j’aimerais vous poser une double question. Diriez-vous que Philosophie et Maçonnerie étudient le même objet, ont le même contenu, et, par ailleurs, que vous a apporté la maçonnerie que ne vous aurait pas apporté la Philosophie ? Je vous pose cette question car, à la fin de votre ouvrage, vous rappelez que la maçonnerie traditionnelle n’ajoute pas grand chose à l’humanisme philosophique auquel ont contribué tous les grands représentants de la dignité humaine, de Cicéron à Montaigne, de Platon à Descartes. « Ce n’est d’ailleurs pas la fonction de la maçonnerie de se faire remarquer par ses innovations. » [3]. Mais alors, dans ces conditions, que découvre l’historien de la philosophie de plus dans la maçonnerie qu’il n’a pas rencontré dans l’histoire de la philosophie ?

Bruno Pinchard : La Franc-maçonnerie, telle que je l’ai rencontrée en 1999, est un rite d’une précision extrême qui attire des gens aux vies diverses et aux histoires hétéroclites, tous marqués de près ou de loin par des malheurs intimes, des épreuves personnelles, des curiosités mal satisfaites. En marquant ainsi les individus, l’histoire contribue souverainement à déterminer ceux qui viendront chercher un jour non pas une consolation, mais une excitation singulière dans le sous-sol des loges. Il faut un certain désir de transgression des pensées communes et un élan fraternel sans préjugé pour entrer dans ce jeu compliqué auquel il reste, même pour les gens aguerris, très difficile de comprendre quoi que ce soit... Les Francs-Maçons sont d’abord des enfants de la nuit qui en ont assez de comprendre tout ce qu’on leur soumet. Il faut faire preuve d’un obscurantisme indiscutable pour faire les serments de la Franc-maçonnerie et c’est un des aspects de la doctrine très discutée des Supérieurs inconnus, ces Maçons des Maçons que personne ne connaît, mais qui conduisent à leur manière la Maçonnerie à ses fins.

Pour ma part, cette fin peut s’énoncer en quelques mots : réveiller des fragments des religions antiques. Chaque obédience apportera un correctif à cette formule générale, en introduisant une référence à Dieu ou à la République, mais je la maintiens dans sa portée générale. Le Maçon est un pilleur de tombes à qui l’on offre de revivre le temps des momies. Le temps du rite, il est associé à l’âme du défunt et voyage avec lui sous la terre. A d’autres, comme Lévi-Strauss dans la forêt amazonienne ou Michel Leiris en Afrique, il sera peut-être loisible un jour de reconstituer la « pensée sauvage » qui préside à ces rites. Le contrat maçonnique n’en comprend pas l’obligation, c’est pourquoi le Maçon n’est « philosophe » que par approximation ou malentendu. Mais la passion de comprendre peut finir par faire de lui un véritable archéologue du savoir. Encore faut-il ne pas se contenter des bibliothèques, des prisons et des mauvais lieux dans les campus américains, mais être capable de mettre en jeu son corps et son âme dans ces labyrinthes purement fictifs qui reconduisent aux vérités simples du berceau et de la bière. Je ne suis même pas sûr que, 300 ans après sa reconnaissance officielle, à Londres, en 1717, il existe encore quelque chose qui soit digne du nom de Franc-maçonnerie dans nos sociétés, mais ce dont je suis certain, c’est qu’au nom de ce spectre remonté des plus anciennes traditions, il restera des hommes et des femmes appelés à ce dépouillement de soi sous la loi d’un mythe. Nous poserons donc qu’elle existe et que comme telle elle attire. Et en France au moins, sachons-le, les colonnes ne sont pas vides.

AP : En guise de question subsidiaire, une chose m’intrigue : pourquoi avoir éprouvé le besoin de révéler par cet ouvrage votre appartenance à la Maçonnerie ? Et pouvait-on comprendre vos écrits philosophiques si l’on ne savait pas que vous étiez initié ?

BP : Ce livre est dû aux hasards de la vie et ne répond pas à une stratégie. Vous pouvez bien avouer à quelqu’un des choses énormes, il ne s’en aperçoit pas, et à un autre ne rien lui révéler et vous changez sa vie. L’ouvert et le fermé ne sont pas des actes simples, et ainsi je ne me dévoile ni ne me cache, je laisse venir qui le veut avec moi dans cet Enfer souterrain dont la porte est toujours ouverte. Ceux qui trouvent doivent d’abord chercher et il n’y a de communauté que de ceux qui cherchent. J’entrouvre un monde qui a ses appelés, je n’attends que personne me suive, mais me livre tout entier à ceux qui chercheront leur voie dans le sens où j’ai tenté la mienne.

AP : Votre Philosophie de l’initiation tourne autour d’une notion qui y apparaît de manière récurrente, à savoir celle du tombeau. « Le mythe procède du tombeau » [4] écrivez-vous dès les premières pages. J’aurai là trois questions : je soulève d’abord la question du « mythe », cruciale chez vous, et celle corrélative de « mythodicée » ; qu’entendez-vous par cette dernière ? Quel sens initiatique faut-il ensuite conférer au « tombeau » et, enfin, pour quelle raison ce dernier acquiert-il une telle importance dans votre méditation ?

BP : Tout est dans la formule : une philosophie de l’initiation. Pour me comprendre, il faut cesser de penser qu’il y aurait d’un côté la vie et de l’autre l’initiation, comme une voie qu’il est loisible d’embrasser ou pas, à la façon de la prêtrise dans telle ou telle religion ou d’une carrière dans la vie sociale. C’est tout l’inverse : TOUT EST INITIATION. Manger, boire, aimer, dormir, souffrir, naître et mourir, tout, absolument tout est initiation. Mais qu’est-ce donc que l’initiation ? L’initiation c’est l’entrée dans la sphère des influences. L’initiation c’est la découverte de la dimension démonique de l’existence. Pourquoi le faut-il si l’homme des Lumières doit être autonome ? Mais précisément, l’initiation ne conduit pas à se reconnaître comme un sujet moral qui a rompu ses liens avec le cosmos, mais comme la proie d’une « Schwärmerei », d’un enthousiasme, qui voit s’inscrire jusque sur sa peau les traces de ses dépendances stellaires et telluriques.

L’homme de l’initiation est l’homme qui oppose à une modernité qui se veut sans lien une harmonie immédiate avec les êtres et les choses, et d’abord avec les paysages, les animaux, les peuples, les livres et les histoires. Il est exactement au point médian entre l’homme habité et l’homme hanté. L’être initié est en effet un être connecté, mais dont la connexion n’est pas seulement modulée par l’algèbre binaire des ordinateurs, mais par les polarités multiples des formes. René Thom, mon maître en mathématiques, faisait remarquer que la science classique repose sur le choc entre des « saillances » ; il prétendait en corriger le caractère borné en apportant, grâce à la topologie algébrique, une autre forme d’intelligibilité, fondée sur les « prégnances » que les saillances émettrices se renvoyaient les unes les autres. En somme, avec le couple saillance/prégnance la plus haute mathématique réhabilitait l’idée d’un influx magique à l’œuvre entre les objets séparés par le réductionnisme. Il annonçait alors le développement d’une géométrie des déformations que les prégnances imprimaient sur les bords rigides des saillances. Un chien désire sa pitance ou attaque l’intrus en suivant ces courants de transmission entre les corps, et nous-mêmes nous aimons, nous parlons, nous pensons en suivant ces voies subtiles qui ne cessent d’altérer les catégories fixées à l’œuvre dans nos représentations. Cette ontologie physique convient très bien au sujet initiatique, qui est un sujet plongé dans le tourbillon des prégnances. Leibniz, après Malebranche, soutenait contre la physique des qualités que les influx n’étaient pas « réels », et il posait qu’il suffisait que le lien soit seulement idéal, c’est-à-dire réglé par une loi d’expression réciproque. Je ne reviens pas sur ces difficultés, je me contente de poser que celui qui entre dans une loge cherche à ordonner le tourbillon des influences qui s’exercent sur lui. Ce n’est donc pas la loge qui est initiatique, mais la vie. Comme dans la grotte Chauvet, une fois sous terre, l’initiation s’ordonne et se construit selon des mythes organisateurs, ce que j’ai appelé une « mythodicée », pour montrer que la vie initiatique ne consiste à se livrer à des mythes d’engloutissement, mais à des mythes capables de manifester une conformité avec l’idéal de la raison.

Mytho-dicée, cela signifie une justification des mythes par leur conformité avec la raison. En somme, la Franc-maçonnerie est une école des prégnances : elle les révèle, les soumet à un mythe expressif de la vérité et les rend finalement dépendantes de la relation privilégiée établie avec d’autres hommes qui joueront, comme dans la psychanalyse, le rôle du Maître, ou de la Mort, à travers une relation de « transfert ». Revenant aux sources de l’occultisme romantique, je dis que nous naissons au centre du baquet magnétique expérimenté par le mesmérisme et que nous demandons aux frères qui y plongent eux-mêmes leurs pieds de nous aider à transformer cette électricité humaine latente en une solidarité et une lumière partagée. Cette image paraîtra divertissante, elle va plus loin qu’on ne croit.

AP : Cette méditation sur le tombeau nous amène régulièrement à Poussin et à son si fameux tableau représentant les Bergers d’Arcadie. La formule Et in arcadia ego qui est gravée sur le tombeau est fort mystérieuse et a fait l’objet de nombreuses interprétations, depuis Panofsky et Lévi-Strauss jusqu’à, plus récemment, Jean-Louis Vieillard-Baron en philosophie [5]. Un des éléments intrigants est l’absence de verbe qui rend la compréhension de la formule très difficile ; vous-même semblez la reformuler en écrivant ceci :

« Et ego in arcadia : ce n’est pas la mort qui parle ainsi, mais le tombeau du Maître. » [6]

L’ouvrage se clôt presque sur l’affirmation selon laquelle la maçonnerie parle depuis le tombeau des bergers d’Arcadie ; pouvez-vous dans ces conditions expliciter le sens que vous attribuez à la formule Et in Arcadia ego et la traduction que vous faites de cette formule poussinienne ?

BP : Il n’y a certes pas une seule signification ! Je m’empare de cette formule de Poussin car elle trouve un sens fort au centre du scénario maçonnique. Il pourrait se résumer ainsi : il y a un mort au centre de la vie et du savoir. Ce mort dit Moi et c’est de lui que vient toute parole de vérité. Mais qu’enseigne-t-il sinon que demain c’est toi qui seras dans le tombeau et parleras comme parlent les morts ? L’Ego de la mort, c’est déjà ton propre Ego. Aussi n’accèderas-tu pas à la parole avant d’avoir connu cette translation de la vie à la mort. L’Arcadie n’est pas cette idylle indemne de la mort, elle est le site où l’on apprend que la vérité est dans le tombeau pour ceux qui savent lire, promesse de cendre et de renaissance. Poussin offre ici une allégorie qui peut valoir comme un tableau de loge et il a repris une formule qui prend en charge bien des traits de cet hermétisme de la Renaissance qu’on observe déjà dans le Songe de Poliphile.

AP : Sauf erreur de ma part, vous évoquez assez peu le décès d’Hiram et le fait que la maçonnerie soit souvent appelée la Veuve, dont les maçons sont eux-mêmes les enfants orphelins. On peut pourtant y voir l’inscription de la mort au cœur de l’Initiation, tant à partir de la légende directe d’Hiram que par la référence à Isis, veuve d’Osiris.

BP : Vous désignez le secret suprême des Maçons et vous me permettrez de rester discret sur ces légendes. Mais il est une voie suffisante pour s’en instruire, auprès de Gérard de Nerval, qui est notre G-rare (c’est lui qui le dit). Il a divulgué le principe de la Maçonnerie « adonhiramite » dans son Voyage en Orient, lorsqu’il a raconté la légende de Balkis et d’Hiram. Il a su retracer l’histoire de la construction du Temple, la relation complexe entre Hiram l’architecte, Salomon le roi d’Israël et la reine de Saba. Il a peint comme personne les pouvoirs étranges du fondeur Hiram, son initiation dans les grottes de la terre, son caïnisme de fils du feu. Les bases de l’intrigue sont dessinées et il n’y manque pas même les rappels d’Isis et d’Osiris. Il ne faut jamais craindre de se fier à Nerval, il est toujours parfait, même si sa mort marque une limite infranchissable dans l’aventure des fils de la Veuve.

AP : Ceux qui vous connaissent et qui ont lu vos interprétations de Dante savent à quel point vous attribuez à Béatrice et à la féminité une place décisive qui se retrouve dans votre Philosophie de l’initiation. Dans le bûcher de Béatrice, vous indiquiez très vite l’importance de cette préoccupation : « en mettant son œuvre sous le signe de la femme, Dante a réveillé le pouvoir oublié de forger des dieux. Dante est le nom de celui pour qui toute expérience, tout désespoir, toute béatitude, toute nature est femme, est Dame, est Béatrice. Cette transmutation du destin est l’énigme qui nous occupe. » [7]. Et de cette femme, vous faisiez le centre de votre lecture : « Au début, il y a cette irréalité : une femme. » [8] Et vous ajoutiez, quelques lignes plus bas, cette énigmatique sentence : « la femme est ici le réel même. Entendons bien : la femme et non pas Dieu. » [9]. En quel sens la femme peut-elle être à la fois une « irréalité » et « le réel même » ?

BP : L’initiation comporte ses étapes : face aux femmes réelles, la fixation de l’attention sur la Minerve obscure qu’est la Béatrice apparaît comme une hallucination froide. D’ailleurs Dante ne cache pas sa capacité à recentrer sa vie autour d’une image envoûtante qui hérite de tous les pouvoirs des théurgies antiques. C’est ici le stade de la Vita nuova : Ecce deus fortior mihi, s’exclame-t-il, voilà un dieu plus fort que moi. Mais lorsque l’œuvre devient, avec la Commedia, une descente aux Enfers, la dame de mon imagination devient le seul réel qui résiste à la mutation successive des mondes et prend une signification axiale qui en fait la déesse cosmique, la pupilla mundi, la pupille du monde.

AP : Dans votre Philosophie de l’initiation, vous affirmez qu’il faut revenir à une « irréductible part de féminité propre à toute initiation. » [10] Comment comprendre cette affirmation ? Je risque une hypothèse, assez peu audacieuse compte-tenu de ce qui précède : il y a un lien entre féminité et tombeau, donc un lien entre féminité et le début du V.I.T.R.I.O.L, ce que confirme d’ailleurs Le bûcher de Béatrice : « Le secret des femmes est dans cette révélation unique : TOUTE FEMME EST DESCENTE AUX ENFERS. » [11]

BP : Toute la difficulté consiste à parler en un langage double du mythe et des faits. Il faut donner tout son champ au désarroi des êtres sexués et faire entendre, dans le même mouvement, le recours que les mythes leur fournissent pour fixer le sens de toute relation, même furtive. Tombeau, Enfer, Ventre, Enfant : tous ces mots appartiennent naturellement à l’attraction de la jouissance, mais ce sont autant de moments d’une alchimie secrète. Celle-ci n’est secrète que parce qu’elle traverse chaque étreinte et se substitue à une impossible conscience. Le mythe est ici un lieutenant de la conscience et nous ne devenons nous-même qu’en conquérant dans le rite la conscience de ces mythes qui nous gouvernent.

AP : Le rapprochement peut vous paraître étrange mais tout cela me fait penser aux toutes premières lignes de Femmes de Philippe Sollers :

« Le monde appartient aux femmes.
C’est-à-dire à la mort. » [12]

BP : Évidemment, mais Sollers n’a aucune disposition initiatique, il ne sait qu’énumérer, avec l’acuité que l’on sait, des traits d’apparence. Son « Cœur absolu » reste pascalien malgré le libertinage, il ne pressent pas l’appel de l’autre côté de la terre. Il est rivé au Dieu caché, il ne sait pas que la terre des initiations tourne selon les heures. Il chante Mozart, mais il ne devine pas l’autre hémisphère. Tout est pourtant dans le fond de la terre, selon la promesse du V.I.T.R.I.O.L initiatique, soit dans la transcription en français : visite l’intérieur de la terre et en te rectifiant tu trouveras la pierre cachée. Sollers reste un politique, il n’entre pas dans le dédoublement des apparences. Sollers est l’exemple lumineux d’une âme qui aurait eu tout à gagner dans une initiation maçonnique. Mais il appartenait au temps des chapelles de l’avant-garde.

AP : Pour revenir à Dante, on pressent ce lien très fort entre initiation et féminité, puisque celle-ci ne peut être aimée que par le savoir véritable, que par la gnose. « Il n’y a certes pas, écrivez-vous, même dans la courtoisie, de femme aimée sans gnose, mais par cette femme désirée, par sa gloire propre, la gnose se définit d’abord comme la hantise d’un regard et l’oppression d’une présence. Voilà pourquoi la femme sera désormais pour nous le nom de l’esprit qui vient. » [13]

BP : La gnose ne se décline en effet qu’au féminin. Dieu le père, notre Mère la gnose. Peut-être la filiation entre Jésus et Marie, fille de son fils, permet-elle d’inscrire ces préoccupations au sein d’un christianisme orthodoxe. Cependant le catholicisme, depuis Irénée de Lyon, attribue à la gnose (valentinienne, comme il la dénonce) tous les péchés dont il veut se décharger : panthéisme, manichéisme, immanentisme, ontologisme, rationalisme, naturalisme. Mais il me plaît à moi de reprendre ces vocables exécrés et de leur retrouver un sens pur et secourable. En eux respire une perpétuation de la métaphysique au-delà de sa fin. Il nous faut cesser de mimer le monothéisme de nos ancêtres. Ils avaient peut-être une force pour le supporter qui nous échappe.

Il nous incombe une autre tâche, celle de réveiller les terres condamnées à la jachère par les choix antérieurs, aussi impérieux furent-ils. Aujourd’hui, le monothéisme ne peut résister au nouveau règne de la femme qu’en se crispant sur des attributs vengeurs. Rien de plus néfaste que de continuer dans le sens de cette exaltation. Mieux vaut chercher auprès de la nuit de nos pensées un demi-jour qui convient mieux à nos consciences rendues plus subtiles, peut-être par la faiblesse. Il y a ceux qui veulent mourir pour le dieu unique, je croirais plus avisé de vivre pour un dieu polymorphe, dédoublé, vibratoire. On pourrait reprendre ici le motif de la Trinité sous de nouveaux auspices : une percée utile vers une pluralité essentielle du divin, laissant place pour finir au sourire d’une Joconde désabusée avant la montée des eaux et l’effacement de toute humanité.

AP : N’avez-vous pas peur que l’on vous accuse de procéder au péché suprême de la modernité, à savoir d’essentialiser la féminité, alors qu’il serait de meilleur ton pour l’époque d’affirmer qu’il n’y a que des féminités sous la forme du devenir, irréductibles à quelque essence que ce soit, ni même à quelque fonction que ce soit ?

BP : Je suis l’essentialisation en personne. Une pensée n’est jamais finie tant qu’elle ne s’est pas fixée en une essence intelligible et n’introduit pas au culte théurgique qu’exige sa divinité. Je suis parfaitement indifférent au nominalisme. Le nominalisme croit en avoir fini avec le réel lorsqu’il lui a attribué un nom. Mais un nom est un nom que s’il est la prononciation d’une essence. Mille kabbales contre une ligne d’Ockham ! Heureusement, Malebranche, Leibniz ont montré qu’il y avait une bon usage de la réduction nominale des essences, et c’est ce qu’on appelle le système. Essentialisation et système alors, c’est tout un. Il y a un système de l’amour et de la mort au cœur duquel se tient la féminité. Tout le monde n’est pas obligé d’entrer dans ce temple, mais ce n’est pas une raison pour en briser les portes et en souiller les autels. Hypathie est toujours la proie désignée des militants…

AP : Quelle place la modernité vous semble-t-elle à ce propos réserver au symbolisme ? Architecturalement, par exemple, force est de constater que la mort de l’ornementation prive les bâtiments de toute inscription dans une histoire ou une tradition, le sens étant désormais réduit à la présence d’un logo, le plus souvent commercial. Peut-on étendre à l’ensemble de la société ce qui s’observe au niveau architectural ?

BP : Bien évidemment. Il peut y avoir des surfaces lisses symboliques, chez Brancusi par exemple. Mais le symbole naît le plus souvent du trait et du pli, comme on le devine sur les carapaces des tortues des premières écritures divinatrices en Chine, et les maîtres des espaces modernes finissent toujours par considérer les anfractuosités, les nids, les fêlures, les fumerolles, les ruissellements comme des menaces personnelles. Ces partis pris, toujours bien récompensés, ne méritent chez le solitaire qu’un haussement d’épaules.

AP : Comme souvent, votre ouvrage présente un aspect rhapsodique fondé sur l’évocation davantage que sur l’explicitation. Bien des passages demeurent ainsi énigmatiques, comme si c’était au lecteur d’effectuer les liens et les analyses qui ne sont que suggérés dans le livre. Vous pouvez ainsi écrire que les Initiés « sont les acteurs du vide parfait. (…). Leur bal costumé tourne autour d’un centre dont les symboles sont universels, mais dont l’identité passe toute assignation d’un sens reconnu. Retenons bien cette idée de centre vide. Il décide de tout dans la famille des initiés. » [14] Je vous avouerais que cette phrase me paraît quelque peu obscur : de quel vide s’agit-il ici, et pourquoi les Initiés en sont-ils les acteurs ?

BP : Il y a une complicité secrète entre les initiations occidentales et les initiations orientales, entre la Franc-maçonnerie et le Tao, entre la fraternité entre les colonnes et le vide parfait. Nous nous livrons à l’emprise des mythes, mais nous ne sommes jamais dupes, nous savons que nos lourds travaux ne font rien, que notre Temple est dans les nuées et que tout cet exercice (au demeurant très contraignant) s’efface d’un revers de manche une fois la tenue achevée. Écoutez les Maçons parler de leur travail en loge et de leurs exploits pendant le rite, et sachez qu’ils ne font rien, rien que des gestes au moment voulu et dans l’espace prévu, mais c’est ce rien qui les lie et, tour à tour, les exalte et les repose. A cet égard, il n’y a pas la moindre différence entre un Maçon qui creuse son rite et Mallarmé qui creuse le vers. L’un et l’autre n’y trouvent que le néant. Il est vrai que, comme individu, le Maçon peut aussi y cultiver l’intrigue, y durcir sa conscience syndicale ou s’y résoudre à sa prochaine retraite au monastère. A chacun ses bifurcations existentielles. Mais l’essentiel est de consentir à un travail sur la fiction qui soudain s’empare de tous les effets de la réalité et rencontre, aux limites du perceptible, un pouvoir structurant qui devient la clé de toute conscience.

AP : Une autre analyse m’intrigue, que je reproduis in extenso :

« nous pouvons lire dans l’œuvre des grands philosophes comme la réfraction de l’initiation universelle, comme si nous pouvions déchiffrer sur la terre les traces de quelque explosion stellaire. Mais la philosophie est précisément appelée à gouverner la terre, tandis que l’initiation appartient à des règnes plus intérieurs de la manifestation : l’initiation n’est jamais que la dévoration du soi par la nuit du monde. » [15]

Je dois dire que, au risque de passer pour un lecteur naïf, cette affirmation m’est véritablement inintelligible. De quoi « l’explosion stellaire » est-elle la métaphore ? Que sont les « règnes plus intérieurs de la manifestation » ? Et de quelle manifestation s’agit-il ?

BP : Il faut quelquefois élever le ton. Jacob Boehme a aussi ses images, elles transiteront aussi bien chez Louis-Claude de Saint Martin que chez Hegel. Je veux seulement dire que les plus grands systèmes philosophiques sont l’expression, par une personnalité particulière et pour un temps désigné, d’une expérience initiatique universelle qui a ses lois et ses crises. Nous en dépendons, sans jamais savoir qui nous gouverne. Notre système solaire lui-même n’est que la fixation momentanée d’explosions initiales dans lesquelles nous dérivons. Nous sommes soumis aux orages de l’invisible comme les plantes ou le vin aux cycles de la lune. L’amour règne sur ces tremblements de la terre. Dante enseigne même que l’Amour reconduit le monde au chaos et Wagner que le jour des amants aspire à se perdre dans la nuit des mondes. Nous dépendons de ces saisons de l’invisible auxquelles l’initiation nous lie.

AP : La question précédente présupposait en fait une interrogation en amont : faut-il être déjà initié pour comprendre l’objet réel de votre livre ? Un philosophe non initié peut-il le comprendre ?

BP : Tout homme est en voie d’initiation, tout homme est à moitié initié, nous sommes des êtres amphibies, pris entre le jour et la nuit. Il faut penser avec votre part nocturne, et votre œuvre prendra les teintes tantôt du crépuscule, tantôt de l’aube. Il faut penser avec la terre et ses heures. L’œuvre païenne de l’humanité a donné toutes les clés pour entrer dans ce dédoublement de la raison. Hegel s’en souvient encore et la Phénoménologie de l’esprit parle cette langue de bout en bout. Chacun ensuite est libre de poursuivre son initiation selon des voies qui parlent le mieux à sa vocation personnelle et à l’histoire de ce son âme : dans les arts, dans les religions, dans certaines disciplines du mouvement, de l’alimentation, de l’amour, dans la solitude ou dans la politique. L’être est initiation. Il n’y a pas de domaine réservé, il n’y a que des voies qui se portent plus ou moins loin dans le mystère, selon la rencontre des maîtres et l’intensité du désir qui s’y reconnaît.

La suite est consultable à cette adresse.

Notes

[1Bruno Pinchard, Philosophie de l’initiation, Paris, Dervy, 2016

[2Ibid., p. 19

[3Ibid., p. 97

[4Ibid, p. 7

[5On peut en consulter la recension à cette adresse.

[6Ibid., p. 46

[7Bruno Pinchard, Le bûcher de Béatrice. Essai sur Dante, Paris, Aubier, 1996, p. 7

[8Ibid., p. 11

[9Ibid.

[10Philosophie de l’initiation, op. cit., p. 37

[11Le bûcher de Béatrice, op. cit., p. 80

[12Philippe Sollers, Femmes, Paris, Gallimard, Folio, 1985, p. 11

[13Le bûcher de Béatrice, op. cit., p. 26

[14Philosophie de l’initiation, op. cit., p. 28

[15Ibid., p. 23

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