ISSN 2269-5141

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JOsé MaNUEL BRIceño GUErrero, philosophe. Partie 1

mardi 13 décembre 2016, par François Delprat

Philosophe, linguiste, poète et narrateur, José Manuel Briceño Guerrero (1929-2014) s’est sans cesse placé au carrefour des cultures. Esprit ouvert sur les langues et les pensées du monde, il était, en même temps, profondément enraciné dans les traditions de son pays natal, le Venezuela, exemple très actuel de la convergence des cultures de l’Occident en Amérique, attentif à la complexité des sociétés contemporaines et à la coexistence d’identités culturelles différentes.

Dans un court essai de 1962, intitulé « ¿Qué es la filosofía ? », il prenait position dans le débat permanent sur cette activité de l’esprit qui a été l’un des principaux axes de sa vie. La philosophie est, pour lui, née dans la Grèce de l’Antiquité et a composé toute la réflexion sur l’homme et le monde, tout le savoir qui se différencia à travers les siècles pour constituer les branches du savoir, les sciences modernes étant elles-mêmes issues de ce gigantesque corpus de la pensée ; elle étudie la condition humaine à travers les démarches propres à chaque culture :

La condition humaine est, fondamentalement incommode parce qu’elle demande d’incessants efforts consciemment accomplis, des travaux et des préoccupations qui ne débouchent jamais sur une certitude définitive. « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête ». [Luc. 9 :58] C’est pourquoi les deux mythes cardinaux de la condition humaine sont le paradis perdu et l’utopie […] les deux grands mythes sont un seul : hybride d’archange et de serpent, l’homme est humilié d’avoir été déchu d’une primitive exaltation ou de ne l’avoir pas encore atteinte. Chaque individu, chaque peuple a l’intuition de ce grand mythe qu’il formule plus ou moins clairement. Autrement dit : il conçoit des idéaux et des valeurs devant lesquels la réalité vécue paraît sombre. De là l’élan vers des formes nouvelles, le projet. L’homme est un faiseur de projets, qui l’exposent toujours à la frustration. (1962, p. 16).

Ce n’est pas dans un but de doctrine que le philosophe écrit ses essais, mais pour l’intelligence des aspirations des groupes humains. La pensée socratique est, pour lui, la source constante de la réflexion philosophique, héritière des écrits de Platon et, pour les courants modernes de la pensée, des concepts formulés par Kant, dans le rapport de l’esprit avec l’action, aussi bien que dans ce que l’on appelle aujourd’hui « vision du monde ».

Discours sauvage, Discours des Lumières, l’Amérique comme Europe seconde

Ces trois essais, Discours sauvage, Discours des Lumières, l’Amérique comme Europe seconde [1] constituent l’ensemble d’une pensée qui s’est organisée au fil des années et qui a été rééditée sous le titre de El laberinto de los tres minotauros.

L’un des principaux axes de sa pensée est de s’interroger sur l’être latino-américain dans ses rapports avec le reste du monde. L’homme, tel qu’il le conçoit, n’est pas cantonné à l’opposition entre nature et culture ou bien entre barbarie et civilisation. Il est replacé dans l’histoire et dans sa relation séculaire avec le milieu, ainsi que dans ses caractères culturels, développant les traits d’une étude anthropologique où l’activité de l’esprit est analysée comme un des facteurs-clés de la conscience d’être au monde.

Il envisage le rapport entre la formation de l’être et un modèle de société hérité des turbulences des guerres hégémoniques, ou encore d’autres turbulences que sont les luttes de libération dont les péripéties sont loin d’être terminées. Cependant, il ne donne pas une place prépondérante à cette circonstance. Son échelle est celle de l’histoire universelle, son principe, voir l’homme comme porteur des acquis des millénaires qui l’ont précédé. Pour l’Amérique latine, ces racines sont la Grèce Antique, dont l’élan le plus durable a été donné par la philosophie socratique à travers Platon.

De plus, sans s’écarter de la conception d’un homme de chair et d’esprit, il s’attache avant tout à ce fait constitutif de l’humanité qu’est le langage. C’est ainsi que son livre L’enfance d’un magicien [2] (Amor y terror de las palabras) se présente comme un court roman dont les épisodes bien distincts construisent une réflexion sur la naissance des mots et les balbutiements de l’esprit : lorsque le petit d’homme entame la merveilleuse et redoutable aventure d’être au monde, il éprouve une terreur et un amour des mots qui n’est que partiellement exprimée par la notion de magie. L’essence poétique de cette coïncidence entre l’expérience et le discours, la dramatique évidence que l’erreur nous guette au sein de la moindre de nos certitudes, prennent la forme d’une fable allégorique soutenue par le jeu subtil de l’écriture, entre l’ingénuité de qui admire le pouvoir des mots et la gravité de qui raisonne sur l’inquiétante limitation que le langage impose à notre découverte de toutes choses.

Le discours, acte de raison et de parole, est l’acte fondateur de la conscience. José Manuel Briceño Guerrero s’en explique au début de son Discours des Lumières [3]. Songeant à l’homo sapiens des préhistoriens, il considère l’hypothèse d’Auguste Comte. Les âges successifs reconnus par les théoriciens de l’évolution permettent de proclamer la croyance positiviste : le passage de l’âge de la pensée magique à l’âge de l’illusion rationnelle et enfin à l’âge positif, en progression les uns par rapport aux autres, classait les différentes cultures et civilisations sur une échelle qui devait conduire au perfectionnement volontaire des sociétés et de la nature humaine. Mais il ne l’adopte pas ; selon lui, tout homme occidental juxtapose en lui-même deux états de l’humanité qui ne sont pas forcément successifs : l’homme politique (l’homme en société) et la construction des langues (l’homme de parole, pour reprendre le terme de Claude Hagège). L’homme en société se montre capable de s’approprier le monde et d’en organiser la vie à mesure qu’il maîtrise espace et temps, à mesure qu’il nomme par une démarche de possession. Par cette démarche, l’homme dans le langage réfléchit à soi et à ses actes ; parallèlement, il réfléchit aux rapports entre les choses, et aussi entre les choses et les mots, il est homme de raison. Dans un deuxième stade, cet homme de parole exerce sa réflexion sur la raison elle-même. En suiveur de Kant, J. M. Briceño Guerrero fait de ce second état de raison un mode d’humanité qui a fleuri dans la Grèce antique et qui a été transmis à toute l’Europe jusqu’à nous qui en sommes les descendants, nos sociétés s’étant formées par l’action de cette modalité de l’esprit. Ce stade de la pensée, il l’appelle Europe seconde.

La relation entre la raison pure et la capacité d’évolution de l’humanité, la maîtrise technique et la maîtrise de l’espace qu’elle a atteintes, puis ce qu’il est convenu d’appeler la rationalisation des sociétés représente un des aspects qui retient le plus l’attention dans cette démarche. Car en même temps qu’il considère la raison pure, il souligne la permanence de la relation avec le monde de l’instinct, insistant sur l’appréhension du monde par des moyens qui relèvent de l’état premier de l’humanité, toujours présent au moment où a pris forme l’esprit scientifique. L’âge des Lumières proclame l’excellence de cette Europe seconde et c’est d’elle que s’est réclamée l’histoire des républiques indépendantes de l’Amérique, celle de langue anglaise et celles de langues latines. Aussi le discours des lumières est-il identifiable comme le discours officiel qui ressort de l’historiographie contemporaine, et aussi celui qui préconise les valeurs libérales dominantes dans le monde présent. C’est aussi celui de la raison raisonnante, et encore celui qui fonde la relation des hommes entre eux et le fonctionnement des expressions culturelles dans leurs formes les plus collectives aussi bien que dans leurs formes particulières ou même intimes. En somme, tout l’humanisme moderne est vu à travers la philosophie du langage qui, à son tour, donne lieu à une réflexion sur le pouvoir.

Le Discours des Seigneurs, inscrit dans l’évolution historique des sociétés latino-américaines, s’intéresse à un stade de l’appropriation du monde par l’homme qui serait antérieur à l’exercice de la raison pure. Il rappelle l’implantation des modèles européens par la société créole coloniale et sa persistance dans la vie actuelle à travers deux siècles d’indépendance et la toujours novatrice discussion sur la minorisation des cultures indigènes. Éloignés de leur culture d’origine, les créoles de la période coloniale ont tenté une gigantesque éducation de l’humanité sur le continent américain ; inculquant leur langage, leur vision du monde, leur ordre moral et leur ordre social, ils ont aussi reproduit dans les arts comme dans les sciences et les techniques les modèles trouvés en Europe. Il n’est pas jusqu’aux mouvements de libération des peuples qui n’aient emprunté leur discours de subversion révolutionnaire à l’Europe vers où se tourne l’esprit qui veut se voir reconnaître comme supérieur.

Philosophie et littérature

Parallèlement à ces textes de philosophe, le lecteur remarque un ensemble d’œuvres destinées à un public plus large. Sous l’acronyme de Jonuel Brigue, le penseur JOsé maNUEL BRIceño GUErrero a écrit au fil des ans des textes à caractère littéraire qui doivent être mis dans la perspective de son constant labeur de pédagogue, de philosophe, de linguiste et d’homme de communication en quête d’une harmonie possible entre la création de l’esprit et la perception du monde concret. Il se plait à en donner des représentations de prosateur et de poète.

La poésie, la nouvelle, le portrait sont des genres qu’il a cultivés et qui ont circulé sous cette deuxième identité littéraire par laquelle l’auteur semble avoir voulu marquer la différence entre les essais philosophiques consacrés à la quête d’un savoir, un chemin vers la sagesse, et des textes peut-être plus éphémères à ses yeux mais dont le lecteur va se plaire à explorer la richesse : souvenirs de sa propre vie, plaisir des mots, échappées vers des domaines parfois étranges de la culture mais qui, à s’y arrêter de plus près, s’inscrivent eux aussi dans la spéculation métaphysique.

La puissance des mots et leur musicalité ont trouvé dans la mélancolie des poèmes de Cantos de mi majano, le fil d’une effusion personnelle et des registres de la grande tradition de l’attente, du désir, autant que la poésie ténébreuse d’une souffrance parfois inexplicable qui nous invite à la percevoir dans l’exploration d’une tragique dissension entre soi et le monde.

Des nouvelles nous introduisent aux domaines de la morale, comme « Esa mirada terrible » ; à ceux de la logique ou de la métaphysique ; des portraits, dans 3X1=4, invitent à porter le regard sur les autres sans oublier de prendre le moyen de comparaison inspiré du connais-toi toi-même, fondement antique de l’humanisme. L’on accomplit, dans « Operación Noé » un fantastique voyage dans un espace temps immense, allégorie de la grande traversée de l’histoire humaine dans une navigation intersidérale où l’esprit d’aventure se juxtapose à des modèles de pensée et de comportement et propose une leçon de la conscience individuelle et collective.

Dans un ensemble de textes courts, la place de l’anecdote et l’art du récit donnent une suite de lectures du monde. Plusieurs d’entre eux mettent en place une intrigue à la fois simple et énergiquement construite qui les rapproche de l’apologue, variant les tons et s’emparant de différents modes du langage pour inviter à la réflexion, voire même proposer une moralité. Allégorie, morale en action, satire des contemporains et satire des écrits littéraires à la mode, c’est une vaste panoplie de ressources qui est mobilisée par une écriture en constante révision et où la place prépondérante est donnée à la réflexion sur la condition humaine.

Anfisbena culebra ciega, roman de l’élan vital

Le plus remarquable regard sur soi et sur le monde se trouve dans Anfisbena culebra ciega (1992), son texte en prose le plus étoffé dont il n’est pas aisé de hiérarchiser les caractères littéraires principaux, tant il est riche de thèmes et de formes et tant il joue sur les langages et les écritures, apparaissant comme remémoration des différents moments d’une vie et comme méditation sur le monde, empreint aussi d’un humour à fleur de mots, bonheurs d’une écriture profondément enracinée dans la sphère originelle que l’auteur projette en une diversité de personnages. On y reconnaît tour à tour un roman d’apprentissage, une joyeuse satire de la vie locale, dans la tradition du costumbrismo, la saveur du roman vernaculaire, des aperçus de l’histoire d’un pays, le Venezuela, et les caractères d’une époque clairement située. Tout cela sans pouvoir se borner à l’étiquette de réalisme romanesque, de roman historique ou bien régional, ni d’ailleurs enfermer ce livre dans une seule de ses dimensions pourtant les plus évidentes, celle du roman de témoignage (comme l’autofiction aujourd’hui à la mode) ou celle du roman de réflexion. Tentons d’en dégager tout l’intérêt.

Fil biographique, le roman d’apprentissage

Le récit est assumé par un personnage qui n’a pas été présenté et c’est depuis la conscience du narrateur que le lecteur est happé par la marche des événements, in medias res. Dans la salle d’embarquement d’un aéroport, un homme sous la garde de soldats attend d’être conduit à l’avion qui le mènera vers l’exil. De ce point, le retour en arrière lance l’impérieux et naturel mouvement de son esprit, le présent s’emplit de toutes les expériences passées, souvenirs capables de vivifier un chronotope ressenti comme étranger à celui même qui s’y trouve enfermé ; nous aurons à revenir sur la signification de cette attente sans espérance, ainsi que sur le terme d’exil qui y est énoncé.

L’image dominante, fondatrice de la mémoire et de la personnalité, remonte à l’enfance à Puerto Nutrias, dans les Llanos de Barinas, sur les berges de l’Apure, affluent de l’Orénoque. Le mouvement du port fluvial est d’abord le décor d’un théâtre simple : débarquement de marchandises pour les magasins locaux et chargement des produits de la région, personnes nouvelles dont la présence brise la routine de la petite ville. Bientôt, c’est tout un paysage qui se construit et qui dessine, avec les premières émotions du jeune garçon, avec l’enchantement des échos poétiques du parler llanero.

C’est le temps des premières impressions, si durables, et des premières acquisitions d’un savoir à l’école comme à la maison. Aux tableaux 5 et 6, sous le repère mémoriel « fue a los siete años », les jeux avec le langage déterminent un souvenir de la petite enfance, une précoce délectation des mots et du regard sur les choses et les personnes, non pas un questionnement mais un étiquetage qui devient aussitôt plaisir de nommer et, dans ce même acte, d’instituer sa propre personne comme communicant.

Dans une sorte de rêverie, sont rappelés les souvenirs des premières amitiés. L’élan secret envers Elisa, élève de son âge à l’école des filles de Nutrias, cristallise en une variation sur les lettres de son prénom, dont la combinaison sur une page de son cahier s’organise en une sorte de poème purement nominal. Cela lui vaut une première censure et correction de la part du frère, son voisin en classe (« con el nombre de mi hermana no se juega… » [4]).

Le premier ami, rencontré sur le chemin de l’école, est différent des autres, ironique et indépendant, digne d’être admiré pour son goût du sport. Le narrateur se montre sensible à la générosité d’un cadeau et désireux de partager la réciprocité d’un geste qui engage (tableau 6) ; spontanément, l’ami lui fait cadeau d’un solide ceinturon de cuir, alors il donne ce qu’il a de plus beau et qui lui a valu l’admiration de ses camarades, la montre de gousset de son père qu’il a reçue pour son anniversaire. La dimension prodigieuse de ces cadeaux est marquée par les remarques du narrateur au temps présent : il porte encore ce ceinturon, ces offrandes ont scellé un pacte comme celui qui unissait les amis des légendes épiques (Enkidu et Gilgamesh, Glaucus et Diomèdes).

Andrés, ce premier ami d’enfance, est le lien décisif qui concrétise son ouverture sur le monde, lui apprend à porter son regard plus loin que le petit monde familial où il coulait des jours heureux, des jours pleins des petits faits quotidiens qui nourrissent le corps et l’esprit, l’amusement venant s’emparer de tout, même des petits bobos et des inconvenances, mais qui ne suffit plus lorsque l’enfant grandit. Cette première harmonie entre lui et les siens se maintient, sa force est naturelle et donne son assise à sa personnalité, mais en même temps, le regard sur les autres offre des stimuli et éveille la pensée et la parole.

Ce contact avec les autres est à la fois mise à l’épreuve et découverte de modèles, mais aussi conscience, avec le recul du temps, de tout ce que l’enfance a comporté de charnel, de discrètes attentes et de ruses pour habiller en jeux, en niches et taquineries les émois du corps, avec la découverte pour le garçon de la douceur du corps féminin : les jeux avec Zoila, la jeune bonne qui assure les travaux à la maison (tableau 7) et qui sait bien remettre les petits garçons (le narrateur et son ami Andrés) dans le rôle qui convient à leur âge. Le très physique plaisir des jeux de balle avec les camarades de son quartier, sur une tranquille place proche de la maison familiale, est à la fois sain exercice des bras et des jambes et affirmation de la coordination avec ses partenaires, une introduction à la sociabilité dans l’action qui renforce encore la valeur du lien d’amitié et offre un contrepoint à un fort penchant pour des rêveries qui l’éloigne des autres.

Au bord de l’adolescence, le narrateur se sent porté à des émotions plus abstraites, parfois dérivées de lectures comme celles des poèmes antiques et des légendes, mais aussi à des idéalisations de soi et d’une féminine élue de son cœur, dulcinée pour qui vivre de possibles aventures. Un des arbres du jardin lui tient lieu de perchoir d’où peut s’envoler son imagination : « un soñadero », la porte vers les rêves. Ces épisodes s’enchaînent en sorte de montrer comment se forme précocement une personnalité sensible aux êtres et aux choses : les racines de la vie, de l’esprit et du cœur sont perçues comme premier temps de la conscience de soi et l’exercice de la pensée peut y être rapproché des itinéraires personnels proposés par les philosophes spiritualistes. Ce même « soñadero » devient récurrent au longs des différents âges du narrateur ; il apparaît comme l’espace et le temps où se révèle son inné sens poétique, il est aussi le moyen de s’élever au dessus du réel, d’embrasser les nouveaux événements et leur attribuer des fonctions diverses. Le texte passe de l’introspection à la réflexion sur l’entourage, dit la nature des choses dans le monde environnant, puis aussi le pressentiment d’un mystérieux essor de l’âme qui viendra préparer la réponse à la question essentielle du qui suis-je, aussi bien qu’à la moderne interrogation d’un plus collectif d’où venons-nous, où allons-nous.

L’entrée dans l’adolescence du personnage narrateur est accomplie à travers le départ du logis familial pour se rendre chez son oncle et commencer ses études secondaires. Ce moment était attendu, il célèbre la rupture avec l’enfance tout en insinuant les regrets de s’éloigner des parages de sa première vie, sans cesse plus aigus comme déjà il avait vécu un sentiment de rupture lors d’un déménagement de sa famille. Il s’était alors réfugié en un autre « soñadero », le chariot qui emportait sa famille loin de Nutrias a bercé sa pensée au long de la lente traversée des llanos (tableaux 16 et 17). Sorti du cocon familial il éprouve le regret de la tendresse de sa mère, de son père et de sa sœur. En compensation, à Barquisimeto il va retrouver deux de ses camarades avec qui il s’entendait bien et qui sont déjà en troisième année au collège où il est « le nouveau ». Sous leur protection, il s’adapte vite au nouveau monde de la ville, éprouve la joie d’être bientôt considéré comme jeune homme et de se rendre maître de savoirs nouveaux. Il fait connaissance avec une société urbaine, plus étendue, active et diverse, univers où retentissent les faits nouveaux de la vie sociale et politique. L’insertion dans l’histoire de son pays devient une des évidences qui consolident les acquis scolaires et leur donne une plus palpitante actualité.

Resté très bon élève comme à l’école, il suit avec élan au collège les nouveaux enseignements tout en ressentant le besoin de s’affirmer et d’être reconnu pour les qualités de son esprit et sa sociabilité. Le quotidien scolaire n’est plus mixte comme à l’école où il trouvait à se rendre utile auprès des filles, ses camarades de classe, qu’il aidait à faire leurs devoirs ou à rattraper des cours qu’elles n’avaient pas bien assimilé. À la ville, les filles sont dans un autre collège, et le rêve de les approcher se teinte d’une distance propice à un imaginaire très masculin. D’un autre côté, l’affirmation sexuelle s’accompagne de jeux et propos salaces entre garçons, mais aussi de l’exercice favorable au développement du corps à travers le sport et du partage amical dans l’enthousiasme des supporters pour l’une des équipes de baseball du Venezuela.

Dimension épique : la culture et l’action

Hors du collège, le monde est perçu comme plus complexe de jour en jour : la fin de la Deuxième Guerre Mondiale et ses échos historiques et sociaux donnent un vaste arrière plan à la réalité locale, l’apparition de noms de personnalités politiques situent les épisodes personnels dans un contexte national qui est celui de la nouvelle démocratie vénézuélienne qui débouchait en 1958 sur le Pacte de Punto Fijo.

Une dimension culturelle est ouverte par la fréquentation de la librairie d’un intellectuel, amateur d’art, « le Hollandais », esprit original qui apporte idées et prises de position nouvelles sur la société. En les attirant dans sa « librería musical », parmi le livres et les disques, il éveille les jeunes gens aux beaux arts, à l’esthétique classique de la peinture et à une culture venue d’ailleurs, il prend peu à peu un grand ascendant sur le petit groupe des amis. Il sera aussi celui qui les initiera à de nouvelles idées politiques et sociales. Cette étape, leur fera imaginer une société idéale et les poussera à imiter ce mentor dans l’engagement. Le passage à l’action est bien marqué dans le récit comme la source même de la présente situation du captif sur le point d’être exilé et constitue le couronnement d’un itinéraire personnel, l’entrée dans l’âge adulte les armes à la main est une mise à l’épreuve des moyens personnels que le narrateur s’est appliqué à développer, par la pensée et par l’entraînement physique, par la constante réflexion sur le monde qui l’entoure et par la lente et persistante éclosion de sa volonté de modeler sa propre vie. Un chemin vers l’héroïsme qui est aussi la quête d’un idéal, un monde nouveau qui réponde à la soif d’affirmation de soi et au besoin de liberté.

Les tableaux 26 à 49 composent une sorte de trame autonome dont le ton et la signification diffèrent nettement de l’étape précédente. Pourtant, il s’agit, là aussi, d’un apprentissage. On y apprend que le groupe guérillero, filles et garçons, combat dans un esprit révolutionnaire, mais il est clairement indiqué qu’il ne s’agit pas des mouvements marxistes de la période d’insurrection vénézuélienne qui a fait suite au triomphe de la révolution castriste à Cuba (en 1959).

Bien que située dans la région montagneuse proche de Barquisimeto où une guérilla marxiste-léniniste était parvenue à établir son sanctuaire, le groupe ici considéré se propose de supprimer l’État, préconisant un modèle anarchiste fortement teinté d’un individualisme et d’une morale de l’action où priment les notions de liberté et d’égalité. La relation entre hommes et femmes en est particulièrement significative, l’incitation à l’échange amoureux ne devant pas s’établir par domination de l’un sur l’autre, ni interférer dans le partage des risques ; de même, l’égalité dans les tâches et les détails de la vie quotidienne est entière, comme l’égalité devant la mort.

L’entrée du narrateur dans cette violence est empreinte d’un esprit de sacrifice et se fait sous l’influence de son ami Andrés qui lui a inspiré son engagement pour l’idéal. Un certain temps passe qui voit se dérouler les actions politico-militaires dans le contexte national suivant un rythme annuel, presque rituel : les guérillas, latentes pendant les mois d’enseignement des universités, deviennent plus actives durant les vacances, parce que les étudiants viennent accroître l’effectif des groupes à travers le pays. Cette caractéristique des actions révolutionnaires des années 1960 est un des plus nets référents à la réalité historique du Venezuela. Puis la signification de ces données se combine avec d’autres traits plus romanesques. L’attaque menée par la guérilla contre un détachement de l’armée est suivie d’une vaste opération de répression des autorités militaires et de l’anéantissement du groupe. Le narrateur a survécu parce qu’il était allé à la ville de San Felipe, chercher des secours pour Felipito, un des guérilleros qui risquait de mourir de la morsure d’un serpent venimeux, mais il est alors fait prisonnier.

Le récit en forme de boucle, rappelle plusieurs fois la situation de départ dans la salle de l’aéroport et il faut y insérer cette décisive épreuve du courage et du sacrifice pour que le roman exprime le drame d’une destinée et ajoute au bilan de la jeunesse l’interrogation sur l’avenir, un saut dans l’inconnu. Au tableau 27 B, le texte constitue une première leçon de la rêverie à laquelle il se livre, bilan de l’expérience de ses années d’enfance et d’adolescence qu’il peut évaluer positivement maintenant qu’il est homme fait :

Mi patria es la palabra. No entiendo la naturaleza del exilio que me aguarda. Parece no ser el paso a otro lenguaje. ¿A qué país de pájaros afónicos me llevan ? Ciño mis lomos más estrechamente con la correa de Andrés. Si algún lugar permitido del aeropuerto pudiera convertirse en soñadero. Los mensajes de la dimensión superior son sibilinos. Al exilio impuesto por las autoridades políticas y militares de mi país, parece sumarse otro exilio de naturaleza incomprensible, impuesto por autoridades superiores, incógnitas, no humanas (p. 129) [5].

L’entreprise épique de la guérilla révolutionnaire est aussi une aventure vers l’idéal en tant que tel, et l’expérience qui a formé la personnalité du narrateur est telle que ces dimensions sont inséparables de la découverte du monde concret et des récits qui le font revivre. Le mystère de la vie et le charme des sensations, des paroles et des rêves s’unissent inséparablement, ils sont mis en suspens, à la fin du livre, angoissante attente ou espérance d’un ailleurs ou d’un autre destin, interrogation devant l’au-delà.

L’amphisbène, méditation ésotérique

Un tel rapprochement entre le roman et le conte philosophique est plus particulièrement patent à travers un thème qui s’entretisse dans les récits du passé et enrichit le monde poétique qui est venu meubler l’esprit du jeune homme au long de ses années de formation : l’amphisbène que le titre du livre propose comme image clé, étrangement compliquée en « culebra ciega », symboles de poète dont l’explication peut donner plus de sens encore à ce livre du souvenir.

Être vivant réinterprété par la légende, l’amphisbène est présent dans la nature comme espèce vermiforme dont la tête est semblable à la queue, une curiosité qui n’est pas si rare qu’on pourrait le croire. Ce redoublement de la forme a donné lieu, dès l’Antiquité, à de nombreuses évocations de serpentaire à deux têtes dans les mythologies et par suite dans la sculpture. On en retrouve nombre d’exemples dans la tradition héraldique depuis le Moyen Âge européen. Signalons dès ce moment que l’entrecroisement de serpents le plus présent à notre monde est celui du caducée, celui d’Hermès, une baguette de laurier où s’entrelacent deux serpents, pour signifier qu’il guérissait les morsures de serpents, une vertu concédée par Apollon, dieu du soleil, à celui qui avait inventé la lyre et su charmer les dieux. Cela fait remonter à la mythologie gréco-latine le savoir moderne de ce qui préserve la vie et aussi de l’art musical qui enchante l’ouïe et l’esprit. Cette autre facette de la légende est plus répandue dans le monde, elle est demeurée si manifeste que le texte se dispense de la citer, peut-être afin que chacun devine un mystère.

Bien avant l’épisode dramatique de Felipito et sa morsure de serpent, le narrateur introduit l’image de l’amphisbène dans ses rêveries par sauts successifs, le premier étant l’évocation de la ronde enfantine « A la víbora a la mar » (tableau 10), thème très indo-américain du fleuve comme être vivant générateur de tant de formes et symbole du destin. Le texte en pose le sens :

A la víbora a la mar va formando dos víboras del mar que se atacan la una a la otra por la cabeza. Víboras de frutas. Pero en la ronda es una sola víbora en círculo. Se chupa la cola (p. 28) [6]

L’image est reliée au fleuve et à la mer, au voyage d’Ulysse, à la tradition d’une culture antique révisée par la tradition chrétienne de la malédiction d’Adam et Eve ; l’affrontement des deux têtes est alors celui des deux sexes, il signifie que cette distinction, cette séparation appelle une union vitale, pressentie.

Dans le présent de l’adulte, tandis qu’il attend le départ pour cet ailleurs déjà évoqué, l’image revient : « cuando uno espera, el tiempo se dilata » (tableau 22, p. 101) [7]. Défilent les jeux de jadis et les symboles qui sont maintenant reliés à la signification : Aphrodite et Hécate, la beauté féminine qui préside à l’amour fait aussitôt place à la mort : « Tal vez desaparezca todo el mundo conocido cuando las dos chispas se unan » (tableau 24, p. 107) [8], les branches entrelacées du serpent à deux têtes illustrent la sensualité de la rencontre de deux êtres, les deux têtes se cherchent et s’évitent, elles sont nécessaires l’une à l’autre, et leur contact est redoutable comme l’étincelle d’un court-circuit électrique. Serait-il la fin du monde ? C’est toute une spéculation sur soi et le monde qui est condensée en quelques lignes, mais sans perdre le caractère de légèreté qui accompagne le plaisir de se rappeler les temps heureux.
Par l’habile détour d’une autre rêverie, cette fois dans le lieu propice de la cathédrale, alors qu’il vient d’y rencontrer une belle jeune fille, amie de sa sœur, la méditation explore d’autres signification de l’amphisbène : « las dos cabezas se besaban », « formaban el número ocho del ser humano perfecto » (tableau 37, p. 169, 170) [9]. Un seul être androgyne apte à ressentir tout ce qui émeut, hommes ou femmes de façon différente et cependant quelque peu ressemblante ou complémentaire (p. 173-174). Chacun, mâle ou femelle, est incomplet, c’est de l’union des deux que se constitue l’être parfait symbolisé par le huit (remarquons aussi son emploi en mathématique comme signe de l’infini). Pour définir ce thème dans le livre, le texte propose :
El amor era el placer de perfección, recuerdo del placer, anticipación del placer, ronda en torno del placer voluntariamente retardado.
Pero la anfisbena su nodriza, obedecía órdenes muy altas y una vez, mientras el trompo, pueril tromba, bailaba sobre la mullida hierba, le inoculó su veneno por los pies, desde debajo de la colina (p. 176-177) [10].

Les deux extrémités en forme de bouche, prêtes au baiser, annoncent l’amour. L’amphisbène obéit à des ordres d’en haut, tandis que le monde tourne comme la toupie avec laquelle il joue, elle inocule un poison au talon de l’enfant. Ce poison est le mot :
No bastaba ser y tener consciencia de ser ; era necesario decir. Restablecer con la palabra la comunicación interrumpida por la palabra. Los pies y las manos se juntaban, las miradas se encontraban, pero la corriente maravillosa no circulaba si no la ponía en acción el discurso [11].

Rapportés ici à l’attente de l’amour, ces paragraphes renferment en même temps une série de références au discours philosophique et une portée religieuse qui est très voisine du spiritualisme du XIXe et du XXe siècle, où l’on peut apercevoir des échos de la théosophie, creuset où se fondaient cultures orientales et occidentales. Le narrateur entend l’amphisbène l’investir d’une mission :

Ya eres una miniatura del mundo, eres el microcosmos, y al conocerte a ti mismo concoces en alguna medida al mundo, pero la estructura del macrocsmos no sólo es más grande que la tuya sino también más compleja y diferenciada, incuso cualitativamente difrente. Tu misión es convertir al inmenso marcocosmos en palabra consciente hasta que entre macrocosmos y microcosmos se produzca la unión que ya has logrado entre tus dos mitades. Este huerto es un kindergarten. Abandónalo. Renuncia al goce de la unión tuya individual perfecta para alcanzar el goce mayor de la unión total junto al Altísimo, pues eres su órgano de autoconocimiento (p. 180) [12].

La suite de l’article se trouve ici.

Notes

[1J.M. Briceno Guerrero, Discours sauvage, Traduction Nelly Lhermillier, l’Aube, 1994

[2J. M. Briceno Guerrero, L’enfance d’un magicien, Traduction Nelly Lhermillier, l’Aube, 1993

[3J. M. Briceno Guerrero, Discours des Lumières suivi de Discours des Seigneurs, Traduction Nelly Lhermillier, 1997

[4« Pas question de jouer avec le nom de ma sœur »

[5« Ma patrie est la parole. Je ne comprends pas la nature de l’exil qui m’attend. Comme s’il n’était pas possible d’aller vers un autre langage. Dans quel pays d’oiseaux aphones vont-ils m’envoyer ? Je sens sur mes reins le ceinturon d’Andrés. Ah, si cet aéroport pouvait tenir lieu de « soñadero » (un refuge aux rêves). Les messages d’en haut son sibyllins. A l’exil imposé par les autorités politiques et militaires de mon pays, on dirait que s’ajoute un autre exil dont la nature est incompréhensible, imposé par des autorités supérieures, inconnues, non humaines. »

[6« Au serpent, à la mer où se forment deux serpents de mer qui s’attaque l’une l’autre à la tête. Vipère de fruits. Mais quant on fait la ronde c’est un seul serpent, un seul rond. Il se mord la queue. ».

[7« Quand on attend, le temps se dilate »

[8« Peut-être que tout le monde connu disparaîtra quand les deux étincelles se rencontreront »

[9Les deux têtes se donnaient un baiser », « elles dessinaient le chiffre huit de l’être humain dans sa perfection. »

[10« L’amour était plaisir de perfection, souvenir du plaisir, anticipation du plaisir, ronde dansée autour du plaisir volontairement retardé ». Mais l’amphisbène, sa nourrice, obéissait à des ordres venus de très haut et une fois, alors que la toupie, trombe pour enfant, dansait sur l’herbe tendre, elle lui a inoculé son poison par dessous ses pieds, le faisant surgir du fond de la colline. »

[11« Il ne suffisait pas d’être et d’en avoir conscience ; il fallait dire. Rétablir par la parole la comunication interrompue par la parole même. Leurs pieds et leur mains se touchaient, ils se regardaient les yeux dans les yeux, mais le courant merveilleux ne passait pas si le discours ne l’actionnait pas. »

[12« en te connaissant toi-même, tu connais le monde dans une certaine mesure, mais la structure du macrocosme est non seulement plus grande que la tienne, elle est aussi plus complexe et plus différenciée, et même qualitativement différente. Ta mission est de convertir minutieusement l’immense macrocosme en parole consciente jusqu’à ce qu’entre macrocosme et microcosme se produise l’union que tu as réussie de tes deux moitiés. Ce jardin est un jardin d’enfant. Abandonne-le. Renonce à la jouissance de ton union individuelle parfaite pour atteindre à la jouissance supérieure de l’union totale auprès du Très Haut, car tu es son organe d’auto-connaissance »

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