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François de Smet : Eros capital

Les lois du marché amoureux

dimanche 26 mai 2019, par Sébastien Barbara

Dans Eros capital [1], François de Smet dévoile les rapports d’échanges qui sous-tendent la trame de l’amour et de la sexualité, qu’il éclaire par un naturalisme philosophique rigoureux.

Paru en 2019 chez Climats, un département des éditions Flammarion, l’ouvrage sous-titré « les lois du marché amoureux » soutient que l’échange entre beauté féminine et ressources masculines – l’échange économico-sexuel (abrégé : échange é-s) ou la transaction sexuelle – « constitue le ressort des relations entre les sexes depuis les origines de l’humanité », mais que la modernité refoule ce caractère structurant, incompatible avec ses propres idéaux (p. 333). Son but est de penser les rapports amoureux en se fondant sur la science, car depuis plusieurs années il y a une tendance à raisonner sur les sujets sociétaux tels que celui-là comme si les sciences de la vie, comme la psychologie évolutionniste – n’existaient pas ! La méthode du philosophe consiste donc à fonder sur les sciences de la vie une réflexion de sciences humaines qui, sans généraliser, essentialise, c’est-à-dire accepte le postulat naturaliste de « comportements naturellement différenciés entre hommes et femmes ». [2] Contrairement à ce que pensent trop souvent les français, ce n’est pas parce qu’on lie les différences de sexe à la nature qu’on est de droite, pas plus que le constructivisme n’est nécessairement de gauche. L’ignorer conduit à un politiquement correct débordant : beaucoup de sciences humaines universitaires réduisent les sciences de la vie au silence dès qu’elles prouveraient l’existence de différences hommes-femmes. Les « études de genre », qui envahissent les universités occidentales, nient les différences sexuelles, le darwinisme, et la continuité biologique entre l’homme et le règne animal. Qu’on se le dise : l’échange é-s est d’origine naturelle, évolutionnaire, et il est renforcé par la culture. C’est cet ordre établi traditionnel que bouleversent les notions d’égalité entre hommes et femmes, d’autonomie financière des femmes et de principe du consentement. Il y a peu de sens à les plaquer intégralement sur notre nature, et à refouler, nos tendances à la hiérarchie, à la domination et au rapport de force.

Selon la grille de lecture qu’adopte François de Smet – « La reproduction comme priorité » – l’échange est éternel et « tout couple consiste en une opération de dons et de contredons » (p. 18). L’égalité exigée au sein du couple est une invention occidentale, récente, qui seule fait apparaître, par contraste, « la différence de nature entre les apports de chacun au sein d’un couple » (p. 19). [3]

Cependant l’association entre amour et mariage est-elle aussi récente que le soutient l’auteur ? La découverte qu’il ne font pas toujours bon ménage est récente ; mais dès l’Odyssée, une tradition ne s’est-elle pas opposée, à celle, patriarcale, qui était dominante, en encourageant l’assouplissement du pouvoir masculin dans le patriarcat, en le limitant par des frontières civilisatrices et en idéalisant le mariage en tant qu’union du désir et de l’estime ? Elle a selon Jean H. Hagstrum valorisé une égalité sexuelle tenue pour indispensable à l’amitié érotique. [4]. – Reste que la liberté d’aimer et de jouir sans entraves est aussi « une licence d’arbitraire », une liberté de discriminer (p. 22), preuve que « notre nature primaire » est « dominatrice, inégalitaire ». Certains ont peu de moyens disponibles pour jouir de cette prétendue liberté, dont l’exercice consiste à célébrer la contingence et l’arbitraire (se différencier des autres, en utilisant nos propres avantages). Les plus belles femmes reviennent aux hommes les plus riches : amour, sentiments et sexualité constituent un marché gigantesque, inavoué et inégalitaire, parfois cruel et dénué de réciprocité. « Le monde de l’amour est devenu celui d’une profonde injustice », qui s’imposera peut-être « un jour comme un véritable sujet de société » (p. 25). [5] Asymétrie, inégalité et relations de pouvoir ont été des avantages évolutifs et restent « des adjuvants érotiques » (p. 26). Il n’y a donc pas égalité mais équivalence et négociation. Pour des raisons naturelles et culturelles, les sentiments amoureux et d’attirance sexuelle fonctionnent « selon la loi du marché », mais nous croyons à tort qu’ils sont arbitraires et désintéressés. C’est pourquoi, poussés par les valeurs d’égalité, liberté et réciprocité, nous les survalorisons et transformons l’amour en idéologie quasi religieuse. Cette « religion de l’amour » sert à supporter une existence entièrement régie par le marché et permet à l’amour de jouer le rôle de « clé de voûte du capitalisme » (p. 28).

1. Putain, le stigmate de l’explicite

L’échange é-s structure l’humanité, la preuve : les sociétés modernes éprouvent le besoin de le refouler en distinguant la madone et de la putain. Nous condamnons la prostitution qui ose dire son nom pour cacher la nature marchande de l’amour et du sexe, et perpétuer « le mythe de la gratuité de l’échange sexuel et sentimental » (p. 35). Ce qui dérange dans la relation entre la sugar baby et son client est le caractère explicite de l’échange, qui brouille les frontières entre la femme du monde et la putain, et surtout le fait que « les intéressées soient plus nombreuses que les sugar daddies, qu’une offre existe donc, et qu’il soit difficile de sortir de ce type de relation en raison de l’accoutumance à une vie luxueuse ainsi développée » ! François de Smet récapitule les arguments qui militent en faveur du caractère davantage professionnel que servile de la prostitution : elle peut faire l’objet d’un choix quand des alternatives existent, elle n’est qu’une location du corps et ne porte pas nécessairement atteinte à la dignité des prostituées, nombreuses à extérioriser et abstraire leur corps mentalement pour supporter leur travail. Plus qu’une simple prestation sexuelle, les prostituées fournissent un véritable service, qui peut être domestique ou psychologique et social, et qui est parfois revendiqué, voire valorisé. Elles satisfont chez les hommes mariés ou en couple, et menant une vie sexuelle, « une pulsion qui ne peut être assouvie qu’avec une femme qui doit nécessairement ne pas être la femme avec laquelle ils partagent leur vie ». Besoin de compulsivité et multiplicité des partenaires semblent en effet caractériser la sexualité mâle et le désir masculin. [6] L’homme aurait besoin de sexe hors du cadre conjugal et contrairement à la femme, il ne paraît pas fusionner systématiquement amour sentimental et sexe. La violence semble inhérente au désir sexuel, mais plus la société est définie par les normes d’égalité et de consentement, qui inhibent vraisemblablement les hommes, plus elle dévalorise les envies sexuelles fondées sur la domination. [7]

La modernité veut éradiquer la prostitution pour refouler « le secret honteux de la nature humaine : tout est échange, tout le temps, toujours » (p. 73). En effet, la prostituée est transgressive parce qu’en choisissant et en construisant son indépendance financière, elle s’autonomise des hommes et soustrait sa sexualité à leur contrôle. Si son activité se développe partout et tout le temps, c’est vraisemblablement qu’il y a une offre et une demande universelles ! Seul choque le caractère explicite de l’échange prostitutionnel. Stigmatisée au XIXè siècle, avec la révolution victorienne qui enferme le sexe et l’amour dans le mariage, la prostitution est encore davantage condamnée au XXè siècle, parce qu’il est indispensable que la sexualité tarifiée soit identifiée et encadrée. La putain est l’ennemi public numéro parce qu’elle est désormais perçue comme une concurrence déloyale ! [8]

2. La sexualité féminine comme service

Le second chapitre approfondit le concept d’échange é-s, cher à l’anthropologue Paola Tabet. Dans la plupart des sociétés traditionnelles du monde, les relations amoureuses et sexuelles sont entremêlées avec des rétributions, explicites ou non. Un continuum reliant mariage et prostitution structure les relations hommes-femmes. François de Smet accorde à Paola Tabet, à titre d’hypothèse, que « sur toute la planète, la relation entre homme et femme est asymétrique parce que celle-ci est objet de transaction et non sujet », de sorte que la femme ne peut rien échanger d’autre que son sexe. Seulement l’anthropologue ne voit pas que cette sexualité de service a des fondements naturels ou biologiques. La sexualité féminine est vue comme un service parce que la femme est considérée comme un objet d’échange entre deux groupes d’hommes : le moteur de l’échange é-s semble donc être une compétition essentiellement intrasexuelle, une compétition sexuelle et sentimentale entre hommes, même si l’échange fait tout de même intervenir une lutte de prestige entre femmes et une compétition entre les sexes. Et qu’il s’agisse de femmes ou de jeunes hommes issus de pays en voie de développement et exclus du jeu sentimental, seuls ceux qui s’estiment perdant dans le continuum le dénoncent.

Pour justifier la mise sous tutelle et sous service de la sexualité féminine, les femmes se sont vues attribuer moins de besoins sexuels que les hommes. Cette domination postule que « la femme n’est pas supposée être motivée par son désir propre » (p. 97). L’auteur y voit une « peur du désir féminin » qui aurait, notamment dans les monothéismes, pu prendre la forme du reproche pourtant inverse : celui qui accuse la femme d’être insatiable. Pascal Picq et Philippe Brenot, quant à eux, évoquent plus précisément la peur de la jouissance féminine : ce qui a « pu apparaître, au début de l’humanité, comme un danger, un comportement subversif qu’il fallait contenir voire maitriser » est l’orgasme féminin (intense, multiple et particulièrement puissant), ainsi que « les conséquences de la dépendance amoureuse [que cette jouissance féminine] peut induire chez les mâles » [9] Reste que dans toutes les cultures, les femmes doivent apprendre à se contenir, rester réservées ou se laisser séduire, mais ne pas se montrer, ni revendiquer, ni prendre d’initiative. Elles sont fortement conditionnées par le tabou du corps que la plupart des civilisations leur imposent. [10] Mais elles ont toujours été actrices de l’échange, contrairement à ce que pense Paola Tabet. Beaucoup de femmes n’ont sans doute pas vécu leur domination comme une exploitation, faute de la boite à outils conceptuelle nécessaire, à savoir les valeurs d’égalité entre hommes et femmes, l’idée d’une légitimité du désir et de l’autonomie financière féminins). [11] Les femmes n’ont pas pu intérioriser une domination qu’elles n’ont pas d’emblée vécue comme telle, le concept même de domination n’étant alors pas encore advenu ! Loin d’être unilatérale, la prétendue domination est en réalité « le fruit d’une transaction perpétuelle et millénaire, au sein de laquelle les femmes ont joué un rôle actif » (p. 103). Que serait donc une domination si profondément intériorisée qu’elle ne serait pas apparue comme telle aux dominées durant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité ?! Si les femmes n’ont pas accumulé des richesses comme les hommes, n’est-ce pas « en raison de leur corpulence plus faible et de la fragilité inhérente à la maternité » ?

3. Au commencement étaient le gène et l’exploitation

L’universelle « économie entre sexe des femmes et ressources des hommes » s’origine dans une exploitation mutuelle et non pas dans une domination é-sle unilatérale des mâles sur les femelles. La sexualité semble naturellement liée au rapport de force et à la compétition, bien antérieurs à l’apparition de l’humain, et ce n’est pas la culture mais essentiellement la nature (la sélection sexuelle) qui a différencié les comportements reproductifs. Les relations entre les sexes s’expliquent d’abord et surtout par l’influence biologique. L’échange é-s peut être raisonnablement tenu pour « l’un des ressorts de la différenciation entre les sexes, inscrit dans l’évolution elle-même ». (p. 111). Seul le point de vue existentialiste doit, pour répondre aux besoins d’une vision idéologique, défendre l’égalité de droit entre les sexes dans tous les domaines de la vie, et ainsi postuler et défendre l’aberration « d’une interchangeabilité ontologique entre les genres considérés comme sans lien avec le sexe anatomique » (p. 113).

« Le féminisme se pose en grande partie comme un existentialisme égalitariste contre l’essentialisation du féminin »

L’égalité originelle que postule le féminisme (cf. Françoise Héritier) n’est qu’un mythe, aussi peu crédible que la légende d’un matriarcat originel, censée prouver l’origine culturelle du patriarcat. Ce n’est pas « le patriarcat du steak », comme dit Peggy Sastre, mais la sélection sexuelle qui explique le dimorphisme sexuel. [12] La théorie de l’évolution discrédite l’idée « d’un processus de renversement et d’asservissement au départ d’une situation égalitaire, par lequel les hommes auraient décidé, ensemble et sur toute la planète, de dominer les femmes par intérêt ». La défense efficace de l’égalité de droit ne peut se fonder que sur le constat de l’origine naturelle de la domination masculine ou du caractère naturel de l’inégalité. Mais la nature effraie la pensée progressiste, le XXIe siècle devient donc le siècle de sa négation, comme l’indique l’incompréhension qu’a suscitée une fameuse tribune accusée de défendre un droit d’importuner… [13] Nature et culture sont étroitement entremêlées en raison de notre animalité et de notre origine évolutive, et de ce point de vue, « ce que nous qualifions de comportement culturel doit être vu comme naturel » (pp. 125-6). Puisqu’il n’y a pas d’égalité originelle, il faut abandonner le mythe de l’identité entre les hommes et les femmes et de la liberté totale face au génome. Les comportements sexuels sont vraisemblablement « des héritages évolutifs, qui ont joué un rôle positif dans notre survie, tout en constituant des handicaps dans le monde moderne » (p. 128-129). [14]

L’efficacité des comportements sexuels dépend en grande partie de l’égoïsme, l’être humain étant « intrinsèquement violent, dominant et sexiste ». Nos aspirations les uns vers les autres sont contrôlées par nos corps et leur désir égoïste de survivre, comme l’indique la théorie du gène égoïste de Richard Dawkins. Et l’évolution est le vivant théâtre d’« une bataille des sexes très organisée » (p. 134). En raison de la petite taille de ses gamètes le mâle détient originellement un avantage sélectif sur la femelle : ayant beaucoup moins à perdre qu’elle si le petit meurt, il peut bien plus aisément abandonner celle-ci et l’élevage du petit que l’inverse. Les femelles ont donc logiquement et activement opté pour une double stratégie : (1) la stratégie du bonheur conjugal : éprouver et faire lanterner les mâles pour choisir le reproducteur « le plus susceptible d’aider la future famille, en prenant soin de sa partenaire après que le petit est arrivé », par quoi les femelles acceptent que « le seul bien dont elles disposent, c’est-à-dire l’accès à leur sexe, devienne monnayable » (p. 139) ; et (2) la stratégie du mâle dominant : sélectionner des partenaires pourvus de traits saillants et très visibles (muscles puissants, couleurs vives) qui vont devenir des avantages par eux-mêmes. Dans cette démarche, les femmes peuvent rechercher la beauté des hommes. Les deux tendances caractérisent l’humain et c’est probablement l’environnement culturel qui détermine laquelle l’emportera, dans un contexte précis : beaucoup de sociétés sont monogames et l’investissement parental du père est toujours important (bonheur conjugal), mais certaines sociétés ont adopté le harem comme principe de base (mâle dominant).

L’échange économique ou sexuel, « cadeau » de l’évolution

« Le sexe féminin est le sexe exploité par nature », en raison de ses capacités reproductives très convoitées. La différence de taille des gamètes mâles et femelles renferme « déjà une forme d’exploitation » (p. 136), qui « s’est imposée comme stratégie évolutionnaire payante ». Mais les femelles exploitent leur propre exploitation : elles sélectionnent des mâles capables de s’investir dans des soins parentaux ou pourvus de gènes dominants permettant de créer d’autres petits mâles dominants. Même les femelles prétendument exploitées « jouent le jeu de l’évolution » (p. 148). Encore aujourd’hui, elles investissent davantage que les hommes dans leur propre beauté, celle-ci n’étant pas une notion culturelle mais un indice de santé, de fertilité. [15] Elles choisissent leurs partenaires en se plaçant en position d’être choisies et sont attirés par des traits susceptibles d’aider une future progéniture mâle à faire partie des mâles dominants. L’échange é-s intervient dès l’échange des gamètes, donc précède l’apparition de l’humain.

Les stratégies reproductives des mâles et des femelles sont à la fois complémentaires (la sélection sexuelle perpétue les gènes les plus adaptés) et contradictoires : les hommes, qui privilégient la quantité de partenaires, « se préoccupent d’abord de contrôler les ressources, alors que les femmes privilégiant la qualité, se préoccupent d’abord de « créer un environnement stable pour leur enfants » (p. 175). La nature n’est donc pas seulement le royaume de l’adaptation, mais aussi celui de l’offre et de la demande. Si l’auteur parle de « la loi du plus adapté propre à l’évolution » (p. 150), rappelons cependant que la théorie de l’évolution n’énonce pas des « lois », au sens d’énoncés universellement vérifiables [16]. Reste que les mâles de la plupart des espèces, en particulier chez les mammifères, doivent faire leurs preuves pour accéder aux femelles, lesquelles ont vocation à « tester la patience et la détermination des prétendants afin de maximiser les chances de reproduction de leurs gènes » (p. 150–151). Les hommes doivent investir dans des moyens de séduire ou acquérir des femmes jeunes et belles : les marques de force, de stabilité, de sérieux, de puissance et d’ambition, ainsi que les activités créatrices leur permettant d’en imposer. Les femmes, quant à elles, « ont investi dans l’attrait physique en utilisant leur beauté comme vitrine de leur fertilité ». L’attirance masculine pour les femmes de moins de cinquante ans peut donc être pensée comme naturelle. Programmé pour privilégier la quantité, l’homme est poussé à répandre ses gènes tout au long de sa vie. De ce point de vue, la réciprocité est un mythe !

La profonde « addiction » des hommes pour la beauté des femmes s’explique aussi par le fait que la beauté, en tant qu’indice de fertilité, est devenue un critère recherché en lui-même, pour en avantager la progéniture (« attractivité de l’attractivité »). D’autant plus que les femmes « sont recherchées comme trophée social ». [17] Cette dynamique du trophée est un motif un culturel qui répond aux attentes de la nature. Pour conquérir les femmes, il est surtout utile aux hommes d’être forts physiquement et, encore plus, d’avoir un haut statut social (le critère de dominance qu’elles recherchent le plus unanimement est celui des ressources). [18] On comprend que les femmes soient classiquement attirés par les ambitieux et que les jeunes mâles aient tendance à adopter des comportements à risques (notamment les atteintes à l’honneur), alors qu’encore aujourd’hui « les femmes sont globalement davantage rebutées par la prise de risques (social, physique ou financier) ».

« Pauvre homme, finalement, contraint par l’évolution à montrer sa force, voire à devoir s’en servir, pour gagner ou maintenir le respect d’autrui, mâle comme femelle ! ».

Rappelons que nos ancêtres comptent deux fois moins d’hommes que de femmes et que la polygynie a prévalu dans la majeure partie de l’histoire de l’humanité ! De ce point de vue, si les hommes ont tendance à être davantage racistes et xénophobes, c’est qu’ils ont plus à perdre quant à la transmission de leurs gènes. L’homme peut séduire par tous les « traits permettant de déterminer ou de promettre un statut social élevé » (p. 161), notamment par le langage et ses mensonges. Tous nos traits spécifiques paraissent nés de « la volonté d’épater la galerie : participer à des tournois ou partir à la guerre pour impressionner les donzelles », etc. (p. 162-163). La sélection sexuelle, qui semble avoir favorisé les gros cerveaux humains, est en effet rapide, réciproque et créative. L’évolution pousse les hommes à fournir des ressources aux femmes, donc à prendre le contrôle de ces ressources et à développer des activités productives. De fait, ils sont davantage attirés par les activités aux stratégies orientées vers la dominance (poste de pouvoirs, politique, création d’entreprise) et par les modes de compétition leur permettant d’affirmer leur dominance, là où les femmes sont plus enclines à privilégier les liens sociaux (tisser des liens ou renforcer ce qui existe). Les hommes doivent aussi présenter « des signes de construction d’un environnement apte à élever un enfant et en assumer le coup » (p. 165). Leur attractivité « dépend moins de la beauté plastique que du charisme » (p. 166). [19] Et multiplier les conquêtes est dans leur intérêt reproductif : la monogamie est désormais un défi constant pour l’homme, étant donné que la polygynie était autrefois la règle ! [20] De là la petite taille des femmes et leur attirance pour des hommes machos, frivoles, ne faisant aucune garantie d’engagement (le succès est attractif, « c’est un atout reproductif en soi », p. 167), et que les mères, par ailleurs, reproduisent culturellement.

François de Smet est convaincant lorsqu’il explique, après Bourdieu, comment les femmes sont devenues « dépendantes de la perception de leur propre apparence ». Mais elles sont complices de l’importance prise par la beauté comme critère servant à les discriminer : elles « aiment être belles parce qu’elles en retirent de la confiance en elles et de la consistance, et que c’est entre autre par ce biais qu’elles ont été actrices de l’évolution depuis des millénaires ». Comme le remarque Virginia Woolf, elles présentent moins d’intérêt que les hommes pour la réussite matérielle et l’accumulation de ressources. Il est prouvé que chez les femmes l’estime de soi et la motivation augmentent « lorsque des questions de sensibilité aux autres, d’empathie ou de solidification des liens sociaux sont impliquées ». [21] Elles sont également moins enclines à prendre des risques.

« Dans l’ensemble du monde professionnel, tous niveaux confondus, [les femmes] s’en sortent mieux que les hommes, car davantage présentes dans les échelons intermédiaires, et moins présentes que les hommes tout au bas de l’échelle » (p. 173).

David Buss a montré que dans 36 cultures, les femmes, même lorsqu’elles sont nombreuses à travailler, attachent plus d’importance à un bon parti financier que les hommes. [22] Presque partout les hommes attachent plus d’importance à la jeunesse que les femmes et partout ils « épousent en moyenne des femmes trois ans plus jeunes qu’eux » (p. 174). Finalement, c’est uniquement au regard des normes et valeurs fondées sur la liberté et l’égalité que les comportements des sugar daddies et babies paraissent anormaux. Mâles et femelles ont « une relation originelle et primaire » consistant en des stratégies opposées et complémentaires : rien à voir avec une domination absolue, despotique ! [23] Le patriarcat n’est pas l’effet d’un plan visant à dominer les femmes par plaisir ou intérêt collectif concerté. Les femmes ont longtemps laissé les hommes les dominer et y ont trouvé leur compte. Dans ce cadre, elles « dominent aussi les hommes […] puisqu’elles ont développé une stratégie visant à les rendre dépendants de leur attraction démesurée pour leur beauté » (p. 177-178). La prétendue « domination masculine » est inhérente à la nature et « inscrite dans les comportements humains dès l’origine ». Les femmes y « ont aussi trouvé leur compte, au sens reproductif du terme. […] Le sexe féminin est exploité par nature, mais il a participé à cette domination dont il a longtemps tiré bénéfice » (p. 130). [24]

« Il n’y a pas domination écrasante, mais transaction ; c’est-à-dire découverte que la nature humaine est celle de l’échange perpétuel, stratégique et commercial » (p. 181).

Le patriarcat n’a donc probablement pas seulement des origines culturelles, étant entendu que c’est par nature que l’homme est un être de culture. On comprend que les hommes tendent « à sexualiser beaucoup plus que les femmes les situations de la vie courante », et que le comportement masculin harceleur ait été sélectionné par l’évolution pour l’avantage reproductif qu’il confère.

4. Extensions du domaine de la lutte

Le quatrième chapitre souligne que faire de l’amour la seule chose gratuite est une illusion occidentale « ethnocentrée et spécifique ». Cet investissement est un dérivatif visant à « contrer la nature violemment capitaliste du libre-échange inhérent aux relation entre individus » (p. 188). Sentiments et intérêts sont en réalité « les deux faces d’une même pièce » et la mondialisation (des personnes, des biens et des services) a « révélé l’échange é-s comme un concept descriptif pertinent » (p. 191). [25] Les amours exotiques peuvent certes manifester des inversions du sens de l’échange, comme pour ces femmes blanches âgées qui se lient à de jeunes Noirs d’Afrique, mais dans ce cas les quêtes féminines ne se développent pas sur le registre de la sexualité pure (davantage sur les registres de l’émotion, l’intimité et la compagnie). Les hiérarchies Nord-Sud indiquent surtout ce que Christine Salomon appelle « une racialisation des identités de genre ». Avec la mondialisation, amour et sexe deviennent « des marchés mettant l’un en face de l’autre une offre et une demande » qui reflète les besoins des habitants des pays concernés (pp. 208-9). La plupart des civilisations trouvent normal et rationnel de lier le choix d’un partenaire à sa situation économique et les écarts entre Nord et Sud étant grandissants, la différenciation entre mariage de raison et mariage d’amour ne tient pas. Certaines amours de vacances semblent être une forme déguisée de tourisme sexuel, mais les femmes qui entretiennent des guides touristiques dont elles se disent amoureuses, et qui sont plus pauvres qu’elles, semblent être des victimes sentimentales investissant, « pour pallier la transgression », dans des sentiments qui font d’elles des proies fragilisées. Le continuum ne paraît donc pas pouvoir s’inverser complètement au profit d’un échange abouti des rôles genrés et tout se passe comme si l’échange é-s était majoritairement naturel. Seul l’imaginaire occidental sépare intérêts et émotions, comme l’indiquent les stratégies développées par les thaïlandaises pour rencontrer un farang. Ce ne sont pas toujours les hommes qui dominent les femmes, mais aussi les riches (ceux du Nord notamment) qui dominent les pauvres (ceux du Sud notamment), quel que soit le genre dont il s’agit. [26] Les Occidentaux sont récemment devenus sentimentalistes et fervents croyants en la religion de l’amour, mais c’est un postulat ethnocentré que d’idéaliser l’amour et la sexualité, en prétendant qu’ils échappent à la logique du marché.

Beaucoup d’hommes sont exclus aux plans économique et sexuel, mais nous refusons de voir la menace que leur frustration peut représenter. Elle tend à s’affirmer et fait de plus en plus de dégâts. La Communauté de la séduction rassemblerait essentiellement des hommes « jeunes, mal dans leur peau, démunis de confiance en eux et relativement désargentés ». Pour ce groupe à la philosophie essentialiste, les femmes, passives (désirées sans désirer explicitement) ne joueraient pas le jeu que devrait leur imposer leur désir sexuel, ce qui défavorisait les hommes sur le marché sexuel et sentimental. Les femmes domineraient les hommes sur le marché de la séduction, suite à la révolution des mœurs et aux conquêtes féministes depuis les années 60. Au cours de l’histoire, elles auraient « réduit les hommes en esclavage, en contrôlant l’accès à leur sexe ». [27] Le féminisme conduirait à une crise de la masculinité et une féminisation de l’homme qui scellerait « la fin de la capacité des hommes à séduire ». Les hommes qui rejoignent la Communauté excluent pourtant les femmes laides ou âgées et oublient, prétend François de Smet, que beaucoup de femmes sont exclues du marché sentimental. Ce qui les inquiète est surtout la perte de leur propre poids économique, l’indépendance financière des femmes. De fait, les hommes sont « majoritaires dans les strates les plus basses de la société » (SDF, prisonniers, employés à très faible rémunération, etc.). Les membres de la Communauté se plaignent de la perte de leurs privilèges sur le marché é-s et regrettent que « les critères de séduction auxquelles ils sont adaptés [soient] désormais entre les mains des femmes ». [28] Leur souffrance montre qu’il y a « un phénomène de déclassement sentimental qui [… est] en décalage avec la promesse moderne d’égalité et de liberté ». Etant donné que seule une petite partie des mâles a eu accès à la quasi-totalité des femmes au cours de notre histoire, celle-ci « est le récit d’une hécatombe génétique de quantité de mâles frustrés n’ayant pas pu s’accomplir » (p. 223).

Les femmes ne sont pas maîtres du jeu, simplement elles sont aussi libres que les hommes de choisir, exclure et discriminer ; elles conservent « des stratégies sexuelles et comportementales qui leurs sont propres » ; et leurs critères (libérés de la contrainte financière et du charme que représentait l’ambition de l’homme) sont devenus pour les hommes « illisibles, et donc imprévisibles (p. 226). [29] Les termes de l’échange é-s classique sont dissous : autrefois l’homme séduisant était celui qui réussissait, mais désormais « ce que peut faire les hommes de leur vie en vue de [séduire les femmes] ne les impressionne plus nécessairement ». Non préparé à répondre aux critères (empathie, écoute, douceur, etc.) valorisés par les femmes « les plus sensibilisées aux causes progressistes et aux droits des femmes » (p. 228), l’homme est déstabilisé par la perte de pouvoir et « la perte totale de prévisibilité de ses propres atouts séduction ». Il doit encore faire le premier pas, prendre des risques et s’exposer à des femmes dont beaucoup peuvent attendre et sélectionner, « sans pouvoir jamais deviner ce que la femme en face de lui recherche réellement » (p. 229), puisqu’elle ne cherche plus seulement à le satisfaire ! Il semble que, plus les femmes se libèrent en sortant de leur réserve, plus les hommes perdent leur confiance en eux !

Faut-il croire que le harcèlement est lié à la conquête de l’espace public davantage qu’à la séduction ? Dire qu’il naît de la frustration d’hommes face à des femmes qui les renvoient « à ce qu’ils sont, c’est-à-dire des losers urbains par excellence » (p. 237), ne nous paraît pas, contrairement à ce que considère l’auteur, permettre de répondre par l’affirmative. Quoi qu’il en soit, les filles semblent effectivement favorisées, comme le remarque Nancy Huston, par leur plus grande capacité à faire ce que la société demande aux adolescents (contenir leur instinct sexuel) et c’est vraisemblablement parce que notre société valorise des valeurs traditionnellement « féminines » (consentement, réserve, tempérance) que la séduction de rue apparaît comme un « harcèlement » transgressif. Pour être privilégié sur le marché sexuel, un homme doit aujourd’hui être doux, attentionné et prendre soin de son apparence. Pourtant la séduction et le sexe semblent étroitement liés à la violence qui, d’un point de vue évolutionnaire, est un moyen reproductif ! [30] Nous ne sommes pas convaincus pour autant que la solution de l’auteur, certes adaptée : civiliser la nature humaine – se réduise à prôner l’égalité, la réciprocité et le respect, en canalisant cette violence par des formes de jeu. Tout le monde n’a pas la force de sublimer une dangereuse frustration telle que celle des perdants du marché de la séduction, ni les moyens de lui trouver des substituts, mais chacun peut sans doute la comprendre, d’une façon telle qu’elle lui met définitivement fin. Une seule brûlure ne suffit-elle pas à mettre définitivement fin à tout projet de replonger sa main dans le feu ?

5. L’amour, clé de voûte du capitalisme

L’auteur considère, à juste titre, « l’institution historique du mariage comme une entreprise de domination de la femme » (p. 250). Au XIXè siècle, les préférences des individus commencent à constituer les critères prépondérants des unions (c’est la « révolution victorienne » décrite par Randall Collins), mais le continuum persiste et l’échange é-s se répand dans le monde du travail. L’égalité acquise dans le mariage n’a pas mis fin à l’ambivalence des cadeaux qui entretiennent cet échange, marques de confirmation et d’asservissement. L’ancien système de cour semble avoir postulé que l’homme est attiré alors que la femme attire et les phénomènes de cour contemporains sont des vestiges de l’échange. Mais contrairement à la prostitution, le don n’appelle pas nécessairement de retour direct ; et il peut manifester, davantage qu’une domination, des qualités socialement attendues de la part des hommes, ou de l’affirmation de soi. Si l’Occident tente de séparer explicitement le sexe et l’amour de l’argent, jusqu’à considérer comme tabou tout ce qui concerne leur lien, c’est parce qu’il veut à tout prix nier l’existence des échanges é-s et taire celle du continuum. [31] Au XXè siècle, l’économie envahit l’intime, alors que la société et le droit tentent de sauvegarder leur frontière (d’abord pour sauvegarder le mariage). A l’époque moderne, le continuum s’exprime de plus en plus librement, tant il est vrai que « nous sommes des êtres de calcul et d’échange » (p. 264). [32] Mais les liens de réciprocité, privilégiés par une culture héritée des Lumières, entrent en tension avec un idéal de liberté « et une nature conformiste privilégiant l’échange et le calcul ».

Nous croyons que les relations humaines ne s’achètent pas, par déni envers « la nature comptable, calculatrice et donc capitaliste de l’âme humaine » (p. 265), notre nature d’« homo comptabilis », entrevue par Nietzsche, en vertu de laquelle le marché est inhérent au développement naturel de l’être humain (p. 270). Pour nous la pensée est calcul, et la société, marché, donc notre relation au cosmos doit nous paraître relever d’une dette (envers Dieu, la nature ou la mère), qui dit « le désir radical de vivre et le coût que représente l’acceptation de la mort ». [33] L’homme « se pose en permanence dans des relations avec autrui qu’il comptabilise inconsciemment en termes de droits, d’obligations et de services rendus » (p. 279). Bref : l’homme est « par nature économique et comptable ». Société de consommation, psychologie et féminisme ont transformé l’amour et le mariage ; et « les lois du marché inhérentes à l’action humaine » se sont adaptées à ces évolutions. L’amour est à la fois la justification de l’échange (nous croyons obéir à l’inclination de nos sentiments plutôt qu’à nos gènes ou au patriarcat) et son prétexte (cette foi est indispensable pour supporter la basse matérialité de notre condition). Si nous le concevons comme recherche de la moitié perdue ou de l’« âme sœur », c’est peut-être être raison d’un profond schéma d’expérience forgé, durant les premiers mois de la vie, par la plénitude ressentie dans la fusion avec la mère. Perpétuel demandeur sur le marché de l’amour, sapiens est poussé à se reproduire depuis qu’il a développé assez de compétences intellectuelles pour rationaliser son instinct, en raison de l’« exigence de trouver l’autre pour conforter son identité » et celle « d’inscrire son "soi" dans la chaîne de causalité du monde » (p. 284). L’attachement entre humains et l’amour comme sentiments ont une nature chimique, que la science éclaire de plus en plus précisément.

Convaincu que l’association de l’amour au mariage est récente (elle émergerait vers 1830), l’auteur l’attribue à la famille bourgeoise, qui aurait différencié nettement les rôles de genre (l’homme pourvoie aux revenus, la femme incarne le cœur de la famille). [34] Depuis, l’amour serait « le sentiment de lien de propriété érotique » et le sexe s’inscrirait au cœur du mariage (la propriété érotique primerait sur la propriété familiale). A partir de là, selon François de Smet, le choix du partenaire se libéralise pour les hommes et « les femmes sont confinées dans les maisons, assurent le ménage et incarnent le "cœur du foyer" » (p. 293). Mais ne faut-il pas plutôt reconnaître, avec Christopher Lasch (Les femmes et la vie ordinaire), que « la fameuse famille traditionnelle, au sein de laquelle le mari part travailler tandis que la femme reste à la maison avec les enfants […] fut une innovation du milieu du vingtième siècle, le produit d’une exaspération croissante à l’égard des obligations et contraintes externes » ? Si, au XIXè siècle, la femme cuisine, nettoie, fait les courses, prend soin des enfants et donne de l’affection à son mari, selon François de Smet c’est pour que l’homme puisse travailler. Ce faisant, elle trouve dans l’amour reconnaissance sociale et estime de soi (une supériorité sur l’homme qui compense sa faiblesse économique). Puisque tous les hommes bénéficient de la libéralisation du principe de l’échange é-s, elle doit confiner le sexe au mariage, et condamner l’adultère comme le sexe avant le mariage. C’est la naissance du puritanisme. Une fois amour et mariage identifiés, le sexe légitime ne peut avoir lieu qu’au sein du mariage.

XXè siècle et libéralisation complète du marché

Après avoir eu l’autonomie de choix, les femmes ont obtenu au XXè siècle l’autonomie financière, ce qui a achevé d’imposer le marché à toute la société et a conduit a idéalisé toujours plus l’amour. Les femmes n’ont donc plus besoin de cantonner le sexe au mariage. Celui-ci se centre à l’époque moderne « sur l’amour pour établir des liens sexuels » et non plus une propriété sexuelle, dans un contexte de paix et de prospérité, durant la deuxième moitié du XXè siècle, favorable à la réflexion sur le choix de sa propre vie et, ce faisant, à une certaine androgynisation culturelle des hommes et des femmes. [35] Les émotions procurées par la recherche et le succès dans les rencontres amoureuses deviennent des drogues et la culture renforce la tendance naturelle des femmes à placer « leur estime d’elles-mêmes d’abord dans le regard d’autrui, dans la beauté et l’attractivité, dans les vertus des relations et de la collaboration » (p. 303). Les discours thérapeutiques, managériaux et féministes semblent avoir conduit à rationaliser la vie intime (« nous mesurons en permanence l’état de nos émotions avec une situation donnée », p. 317) pour satisfaire notre besoin de reconnaissance – et à la rendre évaluable, en transformant les émotions en objets de communication. De là le « capitalisme de l’amour » : le marché de s’impose « comme norme référentielle de l’intimité de nos vies ». [36] Le marché du sexe et de l’amour est désormais ouvert, assumé explicitement, organisé en vue du meilleur choix possible. Les relations intimes sont mesurées et marchandées, encore plus depuis le développement d’Internet, où le moi doit se considérer à la fois, intimement, comme unique et, publiquement, comme marchandise. Alors que l’amour relève d’une « économie de la rareté », le Web « charrie une économie de l’abondance » (p. 314), qui oblige à recourir aux critères de rapidité et de sélection a priori. Et comme on peut toujours trouver mieux ailleurs, chacun décline beaucoup de rencontres possibles.

Le marché moderne semble avantager les hommes, qui ne sont pas obligés d’investir dans des soins parentaux, ni n’ont de « raison culturelle ou économique claire » de cesser leur quête d’une partenaire, là où les femmes continuent de privilégier le soin d’autrui (en particulier de leur progéniture), la vie de famille, sur la vie professionnelle. Elles ont du mal à s’approprier leur autonomie et utilisent les valeurs d’égalité et de réciprocité « pour tenter d’équilibrer les rapports de forces, notamment en termes d’investissement parental » (p. 318). [37] Eva Illouz les considère davantage dépendantes affectivement : leur définition sociale étant fondée sur l’attention portée aux autres, l’autonomie exercerait sur elle une véritable violence symbolique ! Les hommes pourraient donc dominer leur désir d’attachement, obliger les femmes à le contenir et à imiter le détachement masculin. Dans cette situation, la femme n’est l’égale de l’homme quand elle ne développe pas des envies de couple hétérosexuel et d’enfants.

« Nous avons inventé l’amour pour ne pas mourir du marché »

Féminisme, management, psychologie et Internet ont fait du capitalisme « la grammaire de l’économie des sentiments » (p. 321). C’est ce qui permet à l’économie d’être indissociable des sentiments. Le calcul et « l’estimation propres à la pensée humaine » sont désormais intégrés au sein des relations privées, nous existons sur le mode du libre-échange et l’ensemble du monde semble être devenu capitaliste. C’est sans doute ce marché grand ouvert qui est responsable de notre idéal moderne de l’amour, lequel nous permet en effet de refouler « la nature comptable, matérielle, marchande du sexe et des sentiments » (p. 324) et de supporter « l’idée que l’amour et la séduction puisent dans des ressorts de mesure, de marchandage et d’évaluation » (p. 323). [38] L’idéalisation de l’amour dans le couple fait de celui-ci un « refuge vis-à-vis du monde du travail » (p. 325) et une quasi religion. La religion de l’amour répond à une quête d’identité individuelle. L’amour –« dernière religion disponible », incarnant la foi en la gratuité et la légèreté des relations humaines » (pp. 328-9) – utilise tous les codes d’un monde matérialiste et marchand qu’il prétend transgresser ! Il provient pourtant « d’une disposition d’origine naturelle », détournée culturellement.

A l’époque moderne, le continuum et l’échange se libéralise, l’arbitraire des choix s’affirme. L’amour, arbitraire et d’origine compétitive, nous permet « de manifester nos préférences les plus discriminatoires et les plus injustes en toute bonne conscience » (p. 330). Il sert aujourd’hui à accepter et tolérer le règne du marché dans nos existences, en particulier à refouler notre nature comptable et marchande. Comme le caractère intéressé de l’amour et de la sexualité est tabou, nous sommes constamment invités à célébrer une prétendue « liberté » d’aimer universelle. La conclusion de l’ouvrage doute que l’amour, qui réclame stabilité et continuité, puisse survive durablement au sexe, qui réclame diversité et compulsivité, et auquel il est désormais confiné. Les attentes se satisfont de moins en moins de la réalité et nous nous trouvons à un carrefour entre un égalitarisme qui refoule la nature de l’échange et stigmatise la prostitution – et une apologie de la liberté en forme de « cynisme houellebecquien » typiquement moderne, qui assume explicitement le marché, naturalise les échanges, nie tout romantisme et méprise les amoureux. « Le besoin de sécurité émotionnelle » perpétuera peut-être le couple (p. 341) et sans doute que plus le libre-échange et le capitalisme s’imposeront, plus l’amour sera idéalisé et sacralisé. [39]

Il faut souligner le courage et la pertinence du « résumé chronologique » qui, à la fin de l’ouvrage, récapitule l’ensemble des étapes jalonnant le parcours qui conduit de l’apparition des gènes à la religion de l’amour, en passant par la reproduction sexuée, la dynamique du trophée, le monothéisme ou encore le capitalisme de l’amour. En définitive, l’ouvrage conforte le naturalisme philosophique, plus que jamais capable, par son bon usage du rasoir d’Ockham, de pourfendre les uns après les autres tous les arguments de l’existentialisme égalitariste !

Notes

[1François de Smet, Eros capital, Paris, Flammarion, coll. Climats

[2L’auteur ne suppose pas par exemple que « toutes les femmes développent tel comportement toujours, partout, en tous temps », simplement il parle – de manière scientifiquement justifiée – « "des femmes" […] en tant que groupe partageant des très décisifs communs », des comportements-types qui leurs sont propres (tendances, moyennes, mouvements significatifs).

[3Les femmes étant plus sensibles au dégoût que les hommes pour des raisons biologiques, la dénonciation féministes de la charge mentale rencontre rapidement des limites, comme le rappelle Peggy Sastre : « Les pressions sélectives que les hommes ont eu à subir ont favorisé une moindre sensibilité au dégoût, notamment quand la répulsion concerne des indices de contamination. Que les femmes soient plus sensibles au dégoût est aujourd’hui un fait scientifiquement établi », cf. Peggy Sastre, Comment l’amour empoisonne les femmes, Paris, Anne Carrière, 2018. Par ailleurs, l’exemple du dégoût est parfois utilisé pour montrer que des jugements moraux sont peu fiables, injustifiés ou faux, du fait même qu’ils ont une origine évolutionnaire (même si ça ne veut pas dire que tous les jugements moraux sont faux). C’est ce que pensent Daniel Kelly et Nicolae Morar : le dégoût était d’abord une réponse visant à éviter les poisons et les parasites, mais ensuite cette émotion a été cooptée par l’évolution afin de jouer un rôle sur le plan social (motiver le respect de certaines normes, éviter les interactions avec les membres d’autres groupes, etc.)… Daniel Ryan Kelly, Yuck ! : the nature and moral significance of disgust, Cambridge, MITPress, 2011. Kelly, Daniel, andNicolaeMorar, « Against the yuck factor : on the ideal role of disgust in society », Utilitas, 26:02, p. 153-177, 2014

[4Cf. Jean H. Hagstrum Esteem Enlivened by Desire) et Christopher Lasch, Les femmes et la vie ordinaire.

[5Rien n’est par nature « plus discriminant que les choix sentimentaux et sexuels » (p. 36) et les injustices qu’ils engendrent « constituent le principal écueil des relations sentimentales et sexuelles contemporaines » (p. 37).

[6Quand des rats, des béliers ou des taureaux sont mis en présence successive de femelles différentes, leur taux de testostérone et leur excitation augmentent ! Il s’agit de l’« effet Coolidge » ! L’auteur renvoie également aux mœurs des homosexuels masculins, lesquels ont généralement beaucoup plus de partenaires que les lesbiennes.

[7Freud pointe même chez l’homme le « besoin d’un objet sexuel rabaissé » : « Presque toujours l’homme se sent limité dans son activité sexuelle par le respect pour la femme et ne développe sa pleine puissance, écrit Freud, que lorsqu’il est en présence d’un objet sexuel rabaissé ». (Freud, Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse, in La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, trad. fr. par Jean Laplanche, p. 61). – Sexualité compulsive, existence d’une offre et cloisonnement culturel poussent les hommes à des fantasmes issus d’un besoin de transgression difficile à réaliser au sein d’un couple formaté, lequel semble donc interdire la satisfaction de certains besoins sexuels. Source d’une excitation particulière, le recours à une prostituée permet également de s’épargner de pénibles manœuvres de séduction.

[8C’est pour qu’elle soit mieux stigmatisée que la prostitution est définie comme une exploitation du corps, dans laquelle la dignité de la femme est entravée (comme si tout travail n’était pas une exploitation !). Car elle nous rappelle l’insupportable caractère marchand (concurrentiel et arbitraire) de l’amour et du sexe. Preuve que « les relations sexuelles ne peuvent échapper au libre marché et à la société de consommation » (p. 69).

[9Pascal Picq et Philippe Brenot, Le Sexe, l’homme et l’évolution, Odiles Jacob poches, Paris, 2012, pp. 227-8.

[10« Les femmes sont éduquées à être dans l’attente et la réserve vis-à-vis de l’homme, dans la plupart des civilisations du monde » (p. 100).

[11Tabet accorde trop d’importance aux rapports de forces comme fruits d’une oppression délibérée et organisée. Sa grille d’analyse, axée sur la lutte des classes et l’opposition entre dominants et dominés, est ethnocentrée.

[12Les mâles de grande taille sont plus dominants et les femelles vont préférer des mâles davantage susceptibles de les protéger.

[13Janvier 2018, Le Monde : « Des femmes prennent une autre parole ».

[14Le décalage entre les comportements de l’homme et les normes et valeurs dont l’humain s’est doté récemment peut s’expliquer par le hiatus (mismatch) en vertu duquel « l’homme est pourvu de compétences sélectionnées par un environnement qui n’est plus le sien aujourd’hui ».

[15« Est beau ce qui nous attire le plus du point de vue évolutif. […] Dès lors, il existe en effet des critères objectifs de beauté. […] une femme trouvée belle par un homme d’une culture déterminé le sera aussi, en général, par des hommes d’une autre culture. […] Les hommes seront quasiment universellement attirés par un ratio déterminé entre taille des hanches, des lèvres charnues, des proportions du visage enfantine, etc. ». Cf. Itzhak Aharon, Nancy Etcoff , Dan Ariely et Christophe F. chabris, « Beautiful faces have variable reward value : fmRI and behavioral evidence… ».

[16La sélection naturelle est universelle, mais elle est un mécanisme de la nature vivante plutôt qu’une loi à proprement parler : elle ne donne pas les mêmes résultats partout dans l’espace et le temps et il n’y a sélection que dans le cadre de relations entre les individus et leur milieu. Contrairement à ce que suggère l’auteur, elle n’est pas la compétition à outrance, ni « la loi du plus fort correspondant à [notre] nature profonde » (p. 350).

[17La beauté d’une femme valorise auprès des deux sexes l’homme qui l’accompagne, en témoignant de sa capacité à acquérir des femmes belles.

[18Les hommes mariés sont en moyenne plus riches que les autres et « les collégiennes américaines déclarent ne s’intéresser délibérément qu’aux 30 % d’hommes les plus riches ». Plus un homme marié est riche, plus il y a des chances pour que sa femme soit belle.

[19La beauté est un trait qui est un moins important pour les femmes et qui ne favorise pas le même type d’attributs : « Ce critère de dominance faciale est davantage liés à la virilité et au leadership qu’à la beauté en tant que telle » (p. 165). Alors que les hommes tendent à trouver belles presque toujours les mêmes femmes, celles-ci « s’accordent beaucoup moins entre elles sur des critères objectifs de beauté masculines », hormis la taille et la symétrie. Les femmes trouvent généralement belles chez l’homme « les marques de dominance faciale » (p. 165), par exemple un visage ovale ou rectangulaire avec des oreilles rapprochés.

[20Cf. Pascal Picq et Philippe Brenot, Le sexe, l’homme et l’évolution : « Nous sommes donc à l’origine une espèce polygyne, en aucun cas monogame ! D’ailleurs, seulement un tiers de l’humanité est constituée de sociétés dites "monogames" ».

[21Les discriminations économiques « ne suffisent pas à expliquer l’importance de l’écart global de rémunération », cf. S. Kanazawa, « Is ‘discrimination’ necessary to explain the seks gap in earnings ? », Journal of Economic Psychology, 26, 2005, p. 269-287. Pourquoi la femme se serait-elle soucié de l’indépendance financière si elle avait « beaucoup plus intérêt, comme l’écrit Peggy Sastre, à profiter des ressources de tiers [qu’à] dépenser son énergie à en collecter par et pour elle-même » ?! « Par exemple, à la question "Etes-vous plus heureux quand vous réussissez à faire quelque chose qui cause le bonheur d’autrui ?", les femmes sont 50% à être "totalement d’accord", contre seulement 15% des hommes » (Sastre, La domination masculine n’existe pas).

[22David Buss a adressé le même questionnaire à 10047 personnes dans le monde entier, issues de 37 cultures différentes, 6 continents, 5 îles, sur le partenaire idéal, pour vérifier les attendus de la théorie darwinienne.

[23« Forces » et « domination » sont des concepts descriptifs renvoyant à des réalités qui doivent être analysées dans leur contexte et être dépouillées de toute intention. C’est seulement une idéologie (celle des droits de l’homme) qui analyse l’histoire humaine comme histoire de la domination constante des hommes sur les femmes.

[24« Le contrôle des ressources par les hommes résulte en partie de la tendance des femmes, répétée pendant des milliers de générations, à privilégier ceux qui possèdent statut et ressources. Ces préférences ont ainsi établi un ensemble essentiel de règles du jeu dans la compétition entre hommes » (David Buss, Les Stratégies de l’amour). François de Smet souligne que les femmes ont développé « une forme de domination qui leur est propre, subtile, gage de survie, et qui consiste à pouvoir mettre à l’épreuve la solidité, la patience et la consistance du mâle » (p. 347). Elles ont développé les attributs permettant d’être choisies par les puissants (se faire belles et entretenir une image de jeunesse) et des stratégies de survie visant à se rendre désirables et à utiliser leur sexe comme un bien pouvant faire l’objet d’un marché. Elles ont appris à aimer être belles et désirables.

[25Les officines devant examiner les dossiers de regroupement familial exigent, de la part couples mixtes (entre un autochtone et un étranger), ce dont peu de couples 100% autochtones peuvent se vanter : qu’un individu n’apporte pas à son partenaire seulement son corps et sa jeunesse.

[26La mondialisation des personnes a conduit à un « marché sexuel et émotionnel continuel entre ressortissants occidentaux financièrement pourvus mais esseulés, et des ressortissants du Sud monnayant leur jeunesse et leur attractivité sexuelle comme outil de sortie de la précarité. […] « La domination par l’argent peut prendre le pas sur la domination par le genre » (pp. 206-7).

[27p. 215-216. On croirait presque lire Esther Vilar !

[28Selon les membres de la Communauté de la séduction, les femmes sont libres de choisir ou de ne pas choisir et gardent « le pouvoir de séduction qui faisait d’elles les trophées pour lesquelles les hommes étaient en compétition. Elles maintiennent en nombre leur attitude de réserve, alors que leur nouveau statut d’indépendance financière devrait leur imposer d’être actives » (p. 222). Et les hommes qui manifestent leur frustration « ont beaucoup moins de chances d’être les bénéficiaires du marché de séduction moderne ».

[29On ne peut donc pas dire que les femmes sont maîtres du jeu (c’est-à-dire du marché sentimental et sexuel) parce qu’elles monopoliseraient le consentement. Car la libération du choix des femmes et des mœurs n’implique pas nécessairement que celles-ci seraient davantage réceptives au désir des hommes, ni tenues d’avoir des attentes et comportements identiques à ceux des hommes (ou répondant aux attentes des hommes se projetant dans un schéma « démocratisé »).

[30Toute séduction peut être soupçonnée « de véhiculer un rapport de force pouvant déboucher sur une forme de violence » et « une forme de violence maîtrisée peut s’inscrire dans des rapports de séduction sexuelle désirée et consentie » (p. 241). « Une certaine violence est souvent inhérentes au sexe, qui est l’un des cadres ou se livrer à une forme maîtrisée de violence est admis », ainsi que le reconnaissent Virginie Despentes, Olivia Gazalé et Jacques Lacan. L’évolution nous a probablement légué cette « appétence pour une certaine forme de violence dans les relations entre hommes et femmes » (p. 243). La compétition sexuelle a quelque chose d’intrinsèquement violent.

[31Aux États Unis, les transactions économiques sont en permanence présentes dans les rapports personnels et la pratique du dating permet de délier dans le temps ressources et sexes (le date offert par l’homme et le consentement de la femme peuvent paraître désintéressés).

[32L’homme reste tenu de fournir des ressources, les termes de l’échange n’ont peut-être « jamais été aussi prédominants qu’aujourd’hui » et les alliances entre hommes riches et femmes jeunes restent favorisées par le marché.

[33Cf. Nathalie Sarthou-Lajus (Eloge de la dette). La famille peut être comprise comme « le premier système de dettes et de dons auquel est confronté l’être humain » (François de Smet, op. cit., p. 272). Les dettes servent à créer du lien social. Nous rencontrons d’ailleurs chaque jour des petites dettes que nous ne remboursons pas et dont témoignent les codes de politesse. Elles permettent « l’absence de réciprocité immédiate de chaque geste parce qu’on postule que le cadre dans lequel ces gestes se déploient existera toujours ».

[34A partir du XVIIè, les valeurs sociales auraient basculé en faveur du couple marié. Les hommes auraient dû alors « apprendre à aimer leur partenaire de manière exclusive ». Durant les deux siècles suivants, l’économie du couple se serait adaptée à l’économie tout court et avec la « révolution victorienne » du XIXè serait né le marché du mariage individuel, qui renverserait le système d’alliance des familles.

[35Hommes et femmes investissent « dans les domaines abandonnés jusqu’alors à l’autre sexe », par exemple « les hommes commencent à prendre soin de leur apparence dans un sens genré de séduction » (p. 299). Pour Eva Illouz, le XXè a été le siècle d’une androgynisation émotionnelle des hommes et des femmes : l’économie intègre des affects issus de relations personnelles et la sphère intime intègre des concepts entrepreneuriaux et économique.

[36p. 311. Nous parlons de relations intimes en termes d’« investissements », de « court/long terme », etc.

[37Notre société tente de « compenser l’inégalité naturelle valorisée par la libéralisation du marché en enserrant l’homme dans les concessions qui l’empêchent de profiter trop égoïstement de cette liberté : congé parental, valorisation du couple monogame, idéalisation de l’amour conjugal et dénonciation des inégalités au sein du couple, y compris la "charge mentale" ».

[38Nous croyons que seul l’amour échappe « au marché, à la concurrence, à la compétition », donc que quelque chose y échappe. Dans le couple on peut s’abandonner à « l’absence de compétition, et bénéficier de la validation identitaire que nous procure l’autre ».

[39L’essor du polyamour et du libertinage peuvent annoncer « une société postmoderne où la liberté sexuelle sera totale » (p. 342).

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